Mme d'Adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait trop l'abîme mesuré par le jeune paysan entre leurs deux natures. Le pire c'est qu'elle n'osait pas le détromper et lui prouver l'inanité des préjugés. Pourtant, il y avait des moments où elle regrettait que Sussel ne se fût pas réveillé pendant cette nuit à la fois si cruelle et tant ineffable. Le soulagement n'était pas venu depuis ce furtif adultère. Elle souffrait même plus que jamais en songeant à la mystérieuse bien-aimée qu'avait appelée le délire de Waarloos.

Avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle provoqua les confidences du jeune homme. Sussel avoua courtiser depuis un an, à l'insu de sa mère, Trine Zwartlée, la fille d'un fermier de Grobbendonck, rencontrée à la kermesse de cette paroisse, et aux détails dans lesquels entra l'amoureux, détails corroborant ceux qu'il avait révélés pendant son sommeil, la comtesse apprit à n'en plus douter que sa rivale était cette même Trine Zwartlée. A présent, elle voulut savoir aussi par quelles phases avaient passé leurs amours.

Sussel, adroitement interrogé, déclara que sa promise ne se laisserait jamais «toucher» avant le mariage. Et l'expansif amoureux s'anima, s'étendit sur le portrait et sur les mérites de son accordée; il en parla si longuement, il en fit un tel éloge, mit un tel accent de sincérité dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de loyauté dans sa physionomie, que Clara ne douta plus de l'ardeur de ses sentiments pour cette jeune paysanne. Sussel tenait surtout à convaincre la comtesse de la pureté de leurs rapports, et revenait toujours sur la vertu et la modestie de Trine. En parlant de son amie, la voix du jeune homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient de cette irrésistible tendresse qui avaient tant bouleversé la comtesse cette nuit où le somnambule s'adressait au fantôme de la petite paysanne. Sussel confia encore à Clara qu'ils comptaient s'unir dans quelques mois et la supplia, à ce propos, de bien vouloir pousser avec le comte à ce mariage: «Car, disait-il, les Zwartlée ont moins de bien que les Waarloos; ils ne rencontrèrent pas comme nous de généreux d'Adembrode pour les faire prospérer, et je crois que ma mère, si jalouse de moi, commencera par s'opposer à mon bonheur.»

Et la comtesse, torturée comme on doit l'être dans l'éternelle nuit, promettait d'user de toute son influence sur la vieille fermière, ce qui l'exposait aux effusions reconnaissantes du fiancé de Trine Zwartlée.

C'est dans cette circonstance surtout qu'elle faillit éclater et choir du haut de l'autel, inaccessible à de charnels désirs, que Sussel lui érigeait dans son cœur; c'est alors qu'elle manqua de s'offrir à lui et se jeter brutalement à son cou. Les obstacles ragoûtaient la passion de la dévoyée. A présent elle aimait avec désespoir.

Une pensée seule la consolait, celle que l'autre ne se laissait pas «toucher». Elle affectait de douter des affirmations de Sussel rien que pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume.

Un jour qu'elle jouait de nouveau cette incrédulité, le jeune métayer défendit son élue avec plus d'exaltation encore que d'habitude.

—Et ce n'est pas, déclara-t-il d'un ton résolu, que je n'aie essayé de la séduire... J'étais beaucoup moins raisonnable que la blondine!... Il y a des moments ou je suis capable comme un autre de faire une bêtise—ici il rougit et balbutia.—Oui, pour tout dire, le soir même où je me déclarai, j'ai voulu la contraindre et n'y suis parvenu! Heureusement!... Écoutez, madame, elle n'a été ma femme, ma vraie femme qu'une fois... dans un rêve, un seul rêve où je crus mourir de bonheur en me fondant dans ses bras!...

Cette fois encore, Clara sachant quelle nuit il fit ce rêve, parvint à se taire et à dissimuler, mais, pour ne plus s'exposer à une tentation aussi féroce, elle évita depuis lors de douter de la vertu de Trine Zwartlée.

Comme elle l'avait promis au Xavérien elle recommanda, malgré le vœu de son être intime, la petite vachère de Grobbendonck à la mère Waarloos et eut facilement raison des répugnances de la vieille paysanne. Kathelyne mit même tant d'empressement à se rendre au désir de la noble dame qu'elle proposa de célébrer les noces le premier jour que Sussel pourrait se tenir debout. Mais Clara combattit cette précipitation: