—Le comte, ajouta-t-elle, fidèle aux traditions de ses aïeux, s'occupe de l'établissement de son «cousin», et il désire caser le nouveau ménage Waarloos dans une ferme nouvelle; il fera présent au jeune couple, non seulement de leur chaume, mais encore d'un fort lopin de terre. Il leur faut donc patienter quelques mois.

Sussel, un peu marri d'abord, n'eut garde de s'opposer à cette combinaison. Il avait une absolue confiance en Clara. Il la vénérait trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet ajournement. A la vérité, Clara, décidée à se rattacher Sussel à tout prix, cherchait le moyen d'empêcher ce mariage, et en attendant elle avait voulu gagner du temps.

—Je parlerai à Trine de ce que vous faites pour nous, aussitôt que je pourrai me rendre à Grobbendonck—disait Sussel.—Elle sera bien heureuse et vous chérira autant que ma mère et moi. Mais, comme d'après le docteur j'en ai encore pour quelques semaines à me tenir tranquille, n'ajouteriez-vous pas aux trésors de bontés que vous avez eues pour moi celle de permettre à Trine Zwartlée de venir me voir ici?...

Mme d'Adembrode se garda bien de dire que Trine s'était présentée plusieurs fois à la porte du château, mais qu'on l'avait toujours renvoyée en invoquant la consigne donnée par le médecin. A présent que l'entrée en convalescence du Xavérien n'était plus un secret, force fut à la comtesse d'aquiescer au désir de Sussel.

Entrant un matin dans la chambre de Waarloos, elle le trouva conversant avec une jeune villageoise fraîche et potelée, un peu boulotte, rieuse, les plus beaux yeux de saphir, l'air espiègle et vaillant, embaumant la santé et la vertu. C'était Trine Zwartlée. La comtesse s'avoua la gentillesse et les appétissants dehors de cette contadine de dix-huit ans. A côté de Clara, elle représentait un type assez vulgaire; c'était une plante rustique, savoureuse et vivace, plutôt qu'une fleur de beauté.

—Et pourtant, se disait la comtesse, les charmes de la petite paysanne l'emportent sur les miens, puisque ce sont ceux-là que subissait Sussel Waarloos.

Elle se fit derechef violence pour cacher sa rancœur et accueillir amicalement cette friande pataude. Naïve et ingénue, Trine trouva Mme la comtesse d'Adembrode aussi belle et aussi bonne qu'on la renommait jusqu'à Grobbendonck; elle se laissa prendre aux petites attentions de la grande dame; en fille de paysans positifs, elle se réjouit de l'arrangement proposé pour leur mariage par les châtelains d'Alava, et railla même l'impatience de son promis. Elle revint plusieurs fois au château, plus flattée et touchée que chiffonnée par l'obstination que mettait la comtesse à assister à leurs entretiens.

La guérison de Sussel s'achevait, il était aussi valide, peut-être plus robuste qu'auparavant. Grâce à de puissantes interventions mises en œuvre par Warner, l'échauffourée de Zoersel n'avait eu pour épilogue que la condamnation du généreux Pierlo à quelques heures de prison et à une amende, remboursée par les maîtres d'Alava. Aucun autre Xavérien n'avait été inquiété. Les héros du métingue s'étaient peu souciés d'ailleurs de faire du bruit autour de l'avortement de leur apostolat en Campine.

Sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme paternelle, mais la comtesse, alléguant que le jeune paysan devait encore se ménager, et éviter les trop rudes besognes des champs, le fit retenir au château par son mari, et employer aux menus travaux du jardinage.

Des semaines se succédèrent. La comtesse consentit enfin, de crainte de trahir ses sentiments, au retour de Sussel à la Tremblaie. Il partit un jour avec sa mère, après le coucher du soleil.