Le prêtre suffisait à peine à nourrir ces affamés.
Rassasiés, la première rangée de communiants laissait retomber la nappe et se relevait d'un même sursaut; d'autres, aussi safres, guettaient les vides de la table et les comblaient.
A une de ces oscillations de la foule, produites par le va-et-vient des attablées, la comtesse eut la vision de deux têtes juvéniles mises en pleine lumière dans la flambée conquérante du jour.
Le désespoir, la jalousie, la passion souveraine lui firent renier aussitôt cette foule convoitée si impérieusement une seconde auparavant. Son épouvantable désir, surchauffé depuis le commencement de la messe, fondit sur une seule proie. Elle cessa d'envier à Dieu le culte de ses créatures, pour ne plus songer qu'à disputer Sussel Waarloos à Trine Zwartlée.
Car c'était bien le Xavérien qui communiait à côté de sa future. Clara apercevait le profil perdu du jeune homme penché doucement vers sa bien-aimée.
La petite paysanne, de même, ne semblait pas détacher sa pensée de la terre. Au moment de s'agenouiller, leurs prunelles, noyées d'une double ferveur, s'étaient rencontrées.
Avant de monter vers Dieu, leurs prières se confondaient amoureusement.
XXXIV
La comtesse se laissa traîner par le courant des pèlerins et gagna l'hôtel, affolée, au paroxysme de l'aberration. Elle se croisa avec le comte qui se rendait à son tour à la messe. Il ne la vit pas; d'ailleurs, il ne l'eût pas reconnue, enveloppée qu'elle était dans son manteau de paysanne. Clara ne réfléchissait pas à ce qu'elle allait entreprendre; elle ne se sentait qu'une volonté, ou mieux qu'un instinct: parler aussitôt à Sussel Waarloos, empêcher à n'importe quel prix son mariage; l'arracher, même par un esclandre, à cette Trine Zwartlée.