A bout de moyens elle tenterait l'homicide: les tempêtes charnelles, les ataxies débordaient sa conscience. Tout devait éclater. Ne pouvant être à lui, éternellement frustrée dans son espoir, elle entendait qu'il ne fût à personne.
Elle en avait assez de la comédie de sa vie. Elle ne craignait pas le déshonneur public, la mort, elle irait à sa rencontre après s'être vengée. Au moins se serait-elle montrée un moment sans masque, sous son vrai jour, telle que l'avait créée la nature. Impudique et adultère, oui; mais menteuse plus jamais. Elle se soulagerait en disant tout ce qu'elle entretenait de désirs dans le sang, et de nostalgies dans le cœur. Le monde l'exécuterait ensuite; n'importe, elle aurait au moins respiré à l'aise quelques secondes, les premières de son long calvaire. Une catastrophe valait mieux que ces énervantes refuites et que cette suffocante hypocrisie.
Cette contrainte durait depuis son enfance. D'abord vagues et passagères, par la suite les tentations s'étaient accumulées, pressantes, formidables. Pourtant, malgré leurs assauts, Clara demeurait physiquement pure. Dans la lutte douloureuse, presque héroïque, que sa raison soutenait contre sa chair, avant cette nuit fatale du guet-apens de Zoersel, la raison l'avait toujours emporté. Si la comtesse n'était pas parvenue à abroger la triste loi du corps, du moins s'était elle flattée de l'éluder. Vierge jusqu'à son mariage, Clara s'était jurée de n'être jamais adultère qu'en pensée. Et son parjure, sa chute même, avait été une chute honteuse, une compromission. Aujourd'hui elle ne se contenterait plus de cette lâche, incomplète et peu mutuelle rencontre. Elle voulait non seulement être possédée par Sussel, mais elle entendait que cette possession fût consciente et volontaire, le résultat d'un amour réciproque. S'il consentait—et il consentirait—ils fuiraient ensemble. C'est à peine si, dans son éréthysme, elle songea un seul instant à Warner.
Rentrée à l'hôtel, elle guetta de sa fenêtre la sortie de la messe et fit mander Sussel Waarloos par le cocher.
Lorsque le Xavérien se trouva en présence de la comtesse, il fut frappé du ravage de ses traits. Elle montrait un visage encore plus décomposé que la veille sur la grand'route.
Avant qu'il eût eu le temps de s'informer de sa santé, elle lui signifia que Trine Zwartlée ne conviendrait jamais à Sussel Waarloos et qu'elle attendait de la sagesse du jeune fermier la rupture de cette alliance.
Le gars essaya de protester. Qui avait donc prévenu la comtesse contre cette brave fille? Il n'y en avait pas dans le canton de plus honnête, de plus laborieuse et de plus modeste. Quiconque disait le contraire mentait. Et s'animant à l'idée que de méchantes langues salissaient sa promise dans l'esprit de la dame, il demandait en grâce d'être confronté avec les mauvais chrétiens, il les mettait bien au défi de répéter leurs propos devant lui, car, pour sûr—foi de Waarloos—le menteur ne sortirait pas vivant de ses mains.
La comtesse n'eut garde d'accepter l'épreuve que proposait le loyal garçon. Elle continua pourtant de railler la candeur de Waarloos et persista, par des réticences et des mots couverts, à mettre en doute l'amour de Trine Zwartlée.
Sussel confirma respectueusement, mais non sans fermeté, sa foi dans cet amour.
—Mais elle ne vous aime pas autant qu'on pourrait vous aimer! laissa échapper Mme d'Adembrode.