Dans ces lettres les éloges fluent, grossiers, dictés d'Europe ou élaborés dans les facendas des pourvoyeurs de là-bas. Le compérage désabuserait des écoutants plus lettrés. «Oui, garçons, je repars moi-même dans quelques jours… Voyons, qu'on se décide qui de vous m'accompagne? Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je ne parviendrais plus à me réhabituer à notre pauvre petite Europe.

Et le drille facétieux les presse, les capte, les englue. Parfois, pour mieux appuyer ses discours, il fait rouler, avec une feinte négligence une poignée d'or sur la table poissée par les culs de verres. Ce sont des monnaies étrangères, énormes. Là-bas on ne paie qu'en or et en pièces grandes comme nos misérables cinq francs en argent. Au tintement des piastres, les prunelles du petit vacher lancent des flammes de conquistador: sa maritorne commande à des centaines de servantes, ne vêt que des dentelles et se vautre dans la couette.

Rentrés chez eux, les gars ruminent ces images, ils n'en dorment pas ou les revoient en rêve. Les maris discutent sur l'oreiller avec leurs ménagères; d'abord bougonnes et réfractaires, peu à peu celles-ci se laissent convaincre et éblouir.

Aux champs devant le ciel maussade, au milieu du navrement de la plaine, en éventrant la terre qui leur parait plus récalcitrante que jamais, le mirage revient les hanter, et, lâches à la peine, les coudes et le menton appuyés sur la paume de la houe, ou en sifflant indolemment ses boeufs, le laboureur se remémore les pays fabuleux et songe aux promesses de l'embaucheur.

Et cet or que l'allumeur manipulait! Un seul de ces disques jaunes représente plus du triple des blancs écus, joints, bout à bout, qu'il gagne chez son base…

Et voilà pourquoi, par ce matin de janvier, les flancs de la Gina — ce grand navire naguère si coquet, à présent radoubé plus d'une fois et uniformément peint en noir comme un cercueil de pauvre — devraient être élastiques pour loger toute la viande humaine qu'on y enfourne, tous ces parias à qui des thaumaturges astucieux évoquent, dans les brouillards plombés de l'Escaut, l'éblouissement du lointain Pactole.

Cependant les deux camions de la Nation d'Amérique, réquisitionnés par Jan Vingerhout, débouchent sur le quai. Pour lui faire honneur, on y a attelé deux couples de ces chevaux de Furnes, énormes palefrois d'épopée, de ces majestueux travailleurs à l'allure lente et délibérée, dont le pas égal et solennel aurait raison du trot d'un coursier. Jamais les fières bêtes n'avaient charroyé d'aussi légères et d'aussi pitoyables marchandises; les bagages s'amoncellent, mais ne pèsent pas lourd. À telle enseigne que pour ne pas humilier les puissants chevaux, les émigrants aussi ont pris place sur ces fardiers.

Parmi l'éboulement, le pêle-mêle des caisses blanches clouées, ficelées à la diable, des sacs éventrés, des piètres trousseaux noués dans des foulards de cotonnade, se prélassent, des groupes de jeunes émigrants de Lillo, Brasschaet, Santvliet, Pulderbosch et Viersel.

Quelques-uns, fanfarons, pleins de jactance, riaient, fringuaient et clamaient, interpellaient les curieux, semblaient exulter. En réalité, ils s'efforçaient de se donner le change à eux-mêmes, de se déprendre de leur idée fixe, bourrelante comme un remords. Même, sous prétexte de réconforter leurs compagnons d'une contenance moins faraude, d'allure, moins exubérante, ils leurs allongeaient de grandes bourrades dans le dos. Au nombre de ces villageois on en comptait un ou deux tout au plus dont cette joie désordonnée et démonstrative fût sincère. Les autres s'étaient montés le coup. Mais, puisque le sort en était jeté et qu'ils ne pouvaient plus se raviser ou se dédire, à mesure que les fumées des illusions se dissipaient et que la conscience patriale se réveillait dans leur fressure, pour se donner du coeur ils entonnaient force rasades d'alcool comme le jour du tirage au sort.

Les yeux fous, les pommettes rouges, à la fois endimanchés et débraillés, on les eût pris à première vue pour ces jeunes valets et servantes qui, à la saint Pierre et Paul, se font trimbaler, dès l'aube jusqu'au soir, dans des charrettes bâchées de feuillage et de fleurs[8].