Mais la plupart étaient silencieux et apathiques, abîmés dans des réflexions. Si, gagnés par la frénésie de leurs voisins, ils se mettaient d'aventure à battre quelques entrechats et à graillonner un refrain de kermesse, le «Nous irons au pays des roses», des Rozenlands de la saint Pierre et Paul, ou «Nous arrivons de Tord- le-Cou», des Gansrijders[9] du mardi gras, les notes s'étranglaient bien vite dans leur gorge et ils retombaient dans leur méditation.

En avance sur la marche du navire il arrivait aussi que leur pensée planât là-bas, par-dessus l'immensité des espaces voués aux flots et aux nuages, vers les côtes lointaines où les attendaient les patries nouvelles; ou bien leur esprit retournait en arrière et les ramenait au village natal, quitté la veille, à l'ombre du clocher d'ardoises dont la voix mélancolique ne les exhorterait plus à la résignation! Ô ces cloches qui soulevaient autrefois les guérilleros en sarreau contre les étrangers régicides [10] et qui n'avaient pas de tocsin assez éloquent, à présent, pour refouler l'invasion de la Faim! En souvenir, les transfuges déjà repentis se transportaient sous le chaume de leur précaire héritage; parmi les cultures péniblement assolées et gagnées après tant de luttes sur les folles bruyères (adorables ennemies! tant maudites, mais déjà tant regrettées); ou encore, au bord de ces venues et de ces meers, où ils pochaient les grenouilles en gardant leurs vaches maigres; ou bien autour des feux de scaddes[11], combattant de leur arôme résineux la moiteur paludéenne des soirées d'octobre.

Ô le doux hameau où ils ne remettraient plus jamais les pieds, où ils n'iraient même pas dormir leur dernier et meilleur somme en terre deux fois sainte à côté des réfractaires d'autrefois!

Laurent lisait l'arrière-pensée de ces braillards. Sa compassion pour les Tilbak s'étendait à leurs compagnons. Entre mille épisodes poignants un surtout l'émut pour la vie et sembla condenser la détresse et le navrement de ce prologue de l'exil.

Au moins une trentaine de ménages de Willeghem, bourgade de l'extrême frontière septentrionale, s'étaient accordés pour quitter ensemble leur misérable pays. Ceux-là n'avaient point pris place sur les camions, mais, un peu après l'arrivée du gros des émigrants flamands, ils se présentèrent en bon ordre, comme dans un cortège de festival. Soucieux de faire bonne figure, de se distinguer de la cohue, désirant qu'on dise après leur départ: «Les plus crânes étaient ceux de Willeghem.»

Les jeunes hommes venaient d'abord, puis les femmes avec leurs enfants, puis les jeunes filles et enfin les vieillards. Quelques mères allaitaient encore leur dernier-né. Combien d'aïeules, s'appuyant sur des béquilles et comptant sur un renouveau, sur une mystérieuse jouvence, devaient s'éteindre en route, et, cousues dans un sac lesté de sable, basculées sur une planche, se verraient destinées à nourrir les poissons! Des hommes faits, en nippes de terrassiers, vêtus de gros velours côtelé, avaient la pioche et la houe sur l'épaule et le bissac et la gourde au flanc. Des couvreurs et des briquetiers allaient appareiller pour des pays où l'on ignore la tuile et la brique.

Une jeune fille, l'air d'une innocente, moufflarde et radieuse, emportait un tarin dans une cage.

En tête marchait la fanfare du village, bannière déployée.

Fanfare et drapeau émigraient aussi. Les musiciens pouvaient hardiment emporter leurs instruments et leur drapeau, car il ne resterait personne à Willeghem pour faire encore partie de l'orphéon.

Laurent avisa, marchant à côté du porte-drapeau, un ecclésiastique à cheveux blancs, le prêtre de la bourgade. Malgré son grand âge, le pasteur avait tenu à conduire ses paroissiens jusqu'à bord, comme il les accompagnait jadis chaque année au pèlerinage de Montaigu[12]. L'avaient-ils priée et conjurée, la bonne Vierge de Montaigu, depuis des années que durait la crise! Pourquoi, patronne de la Campine et du Hageland, restais-tu sourde à ce cri de détresse? Au lieu de remonter, comme aux temps légendaires, les fleuves limoneux du pays, dans des barques sans pilotes et sans mariniers, pour atterrir aux rivages élus par leur divin caprice et s'y faire édifier de miraculeux sanctuaires, les madones désertaient donc, à présent, leurs séculaires reposoirs et avaient redescendu les premières les mêmes cours d'eau qui les conduisirent autrefois, des continents inconnus, au coeur des Flandres. Pourtant les simples de la plaine flamande t'avaient édifié une basilique sur un des seuls monts de leur pays, autant afin qu'on vît de très loin resplendir la coupole étoilée de ton temple de miséricorde que pour te rapprocher de ton Ciel. Vierge inconstante, donnais-tu toi-même l'exemple de l'émigration à tous ces nostalgiques des pauvres landes de l'Escaut?…