Par ce dimanche ensoleillé, l'air vibrait aussi de fanfares, mais aucune de ces phalanges rurales n'avait quitté la rive pour ne plus la revoir!

L'arrivée des Tilbak et de Jan Vingerhout porta l'exaltation de Laurent à son paroxysme. Il tressaillit comme un somnambule lorsque le maître débardeur lui toucha l'épaule. Il avait la poitrine trop gonflée pour parler, mais sa contenance, sa physionomie convulsée, leur exprimaient mieux que des protestations le monde d'angoisses qu'il ressentait.

Il embrassa Siska et Vincent, hésita un moment, puis, consultant du regard le brave Jan Vingerhout, il appliqua un long et fraternel baiser au front d'Henriette, serra contre sa poitrine l'ancien baes de la Nation d'Amérique, et, prenant les mains d'Henriette, il les mit dans celles de son mari, et les tint pressées entre les siennes, comme pour s'unir à eux dans cette étreinte quasi sacramentelle.

Puis sentant l'émotion lui nouer la gorge, il n'eut que le temps de se tourner vers Lusse et Pierket qui lui tendaient leurs mains et leurs lèvres. Et, sous les larmes que Laurent ne parvenait plus à retenir, Pierket, qui adorait son grand ami, éclata en sanglots et se suspendit à son cou comme s'il voulait l'entraîner avec eux par delà les mers.

Aussi cette lugubre et ironique coïncidence qui faisait s'embarquer Henriette et les siens à bord de la Gina, avait par trop étreint le coeur de Paridael. Il reconnaissait le mauvais génie de Béjard et de sa femme. Cette Gina lui ravissait Henriette et tous ceux qu'il aimait!

D'autres corrélations bizarres et inattendues se présentèrent encore. Ce village de Willeghem qui émigrait en masse, était précisément celui de Vincent et de Siska. Comme ils l'avaient quitté enfants, ils ne reconnaissaient personne. Mais en interrogeant ce monde ils retrouvèrent quelques noms, démêlèrent des traits de famille dans les physionomies, finirent par se découvrir des cousins. Ces reconnaissances eurent ceci de bon qu'elles étourdirent et dissipèrent un peu les partants. Jan Vingerhout dit en riant: «Willeghem sera donc au complet, là-bas! Et nous fonderons une nouvelle colonie à laquelle nous donnerons le nom, du cher village! Vive le Nouveau-Willeghem!»

Et tous de faire chorus.

Mais d'autres camarades que les paysans accaparaient l'attention des Tilbak. La Nation d'Amérique au grand complet: doyens, baes, compagnons, voituriers, mesureurs, arrimeurs, gardes-écuries, chargeurs, routeurs, et même nombre de chefs des autres corporations avaient fait escorte au digne Jan, au mieux voulu de leurs chefs et de leurs compères. Que d'efforts dépensés par ces braves gens pour le retenir! Car, s'il prétextait le dégoût du métier, l'envie de voir du pays, la dureté des temps, au fond, les plus perspicaces savaient que le digne garçon, compromis comme principal meneur dans les derniers troubles, craignait, en demeurant à leur tête, d'attirer sur ses amis le mauvais gré des riches et de nuire aux intérêts de leur gilde.

Dans la masse des dockers se trouvaient jusqu'aux musards du «Coin des Paresseux» de ces cogne-fêtu taillés en athlètes, aussi rogues qu'indolents, au demeurant les meilleurs bougres, qui avaient si souvent désarmé Jan Vingerhout par leur flegme superbe, lorsqu'ils ne le faisaient pas endêver par leur inertie et leur désertion devant le labeur. Ces baguenaudiers se bousculaient pour broyer affectueusement les mains du partant dans leurs crocs énormes; et, dérogeant à leurs habitudes de pure représentation, ils aidaient même à transborder les colis.

Les détaillants voisins de la Noix de Coco se pressaient, de leur côté, autour des Tilbak. La population maritime et ouvrière du port et des bassins s'associait toute entière à cette manifestation de regret et de sympathie. Dans la cohue, Laurent crut même reconnaître quelques jeunes runners valant peut-être mieux que leur réputation et tenant, eux aussi, à témoigner de leur sympathie pour ces braves gens.