Ces démonstrations apportèrent une heureuse diversion aux adieux, en étourdissant ceux qui en étaient l'objet. Les ouvriers des quais, sains et joyeux gaillards, ne mâchant de noir que leur chique de tabac, affectaient bien une gaîté un peu forcée, ou exagéraient leur humeur drolatique, se mettaient l'esprit à la torture pour trouver des saillies de haute graisse, mais plus d'un se mouchait avec trop de fracas ou se frottait le visage du revers de sa manche, alors qu'il n'y avait pourtant point la moindre sueur à essuyer.
Jan Vingerhout ne se laissait pas démonter non plus; ferré sur la réplique, il parvenait encore à gonfler les plus grosses bourdes, et, fidèle jusqu'au bout à sa réputation de boute-en-train des «Nations», se livrait à une débauche d'aphorismes et de monostiques stupéfiants, où pantalonnait et pétardait l'esprit du père Cats et d'Ulenspiegel.
À toute force il lui fallut prendre encore quelques verres avec les copains, à l'estaminet le plus proche. Paridael n'avait pas pu refuser non plus les politesses de ses dignes patrons et camarades. Et, devant le comptoir, où les tournées se succédaient au feu roulant des gaillardises, aux bordées de jurons, aux. francs coups de poing sur les tables, Laurent aurait encore pu se croire au «local», après le travail, les soirs de reddition de comptes. Quelques-uns de ces débardeurs apportaient des souvenirs à leur Jan, celui-ci une pipe, celui-là une blague à tabac, qui une rémige de frégate. Un de ces braves avait même eu l'idée de remettre du papier à lettres de trois couleurs à Vingerhout. Il s'agissait de dérouter les interceptions et le cabinet noir des facenderos. Lorsque Jan écrirait sur du papier blanc, ce serait signe que les choses allaient bien, le rosé signifierait condition précaire, mais supportable, enfin le vert indiquerait une profonde détresse. Et cela en dépit de ce que la lettre contiendrait d'optimiste et de rassurant.
L'heure pressait. Laurent s'éclipsa pour aller installer les femmes, avec Tilbak, dans l'entrepont de la Gina. On fit d'abord quelque difficulté de recevoir Laurent à bord. L'accès des aménagements d'émigrants était strictement interdit aux curieux, et pour cause. Une fois sur le bateau il était même défendu aux voyageurs de retourner à terre, sous peine de perdre leur place et même l'argent de leur passage. Toutefois, grâce à l'obligeance d'un gabier, avec lequel Tilbak avait été amateloté jadis, il fut permis Paridael d'inspecter le nouveau domicile de ses amis.
La Gina contenait plus de six cents lits de camp en bois blanc, ou plutôt des châssis mal varlopés, tendus d'une sangle, couplés et superposés par groupes de douze dans les entreponts. La literie de cos branles consistait en un sac bourré de paille fétide, dont un pourceau n'eût pas même voulu pour litière, vrai réceptacle de la vermine.
Malgré le long aérage il régnait dans ces couloirs une odeur indéfinissable d'hôpital mal tenu, mélange de bouteilles et de faguenas. Que serait ce plus tard, lorsque toutes ces épaves humaines s'y encaqueraient, les haillons et les corps exsudant autant de miasmes qu'un grouillement de fauves; surtout pendant les gros temps, lorsqu'on ferme les écoutilles.
Les règlements prescrivaient de séparer les sexes a bord et d'éloigner autant que possible des adultes les enfants en bas âge. Mais Béjard et consorts n'étant pas hommes à tenir compte de ces prescriptions, on ne les observait qu'en vue du port.
Avant même de gagner la mer, on bouleversait tous ces arrangements; on n'empêchait plus la promiscuité; on recevait en fraude un surcroît de passagers que des embarcations interlopes amenaient de la rive pendant la nuit. Runners et smoglers n'avaient pas de client plus précieux que Béjard et Cie.
Les cambuses étaient fournies de lard, de viande fumée, de biscuits de mer, de bière, de café, de thé, «en quantité plus que suffisante pour le double de la durée du voyage», renseignaient les prospectus, la dernière oeuvre littéraire de Dupoissy, l'homme des impostures et des charlataneries. À la vérité c'est à peine si l'aiguade suffirait! On rationnait les malheureux comme une garnison assiégée. Chaque passager recevait une petite gamelle en fer blanc ressemblant à celle des troupiers. La distribution des vivres se faisait deux fois par jour; les aliments mesurés à la livre, les liquides au bon juron, litre spécial et réduit en usage sur les bateaux. Naturellement un froid perçant régnait sans cesse dans les entreponts, les vents coulis y prodiguaient les rhumes sans toutefois balayer l'odeur invétérée.
Et c'est la qu'allaient devoir gîter la bonne Siska et la chère
Henriette.