Au nombre des quartiers sur le point de disparaître se trouvait le Riet-Dijk: une venelle étroite s'étranglant derrière la bordure des maisons du quai de l'Escaut, aboutissant d'un côté à une façon de canal, bassin de batelage et garage de barques, de l'autre, à une artère plus large et plus longue, le Fossé-du-Bourg.

Riet-Dijk et Fossé-du-Bourg agglomèrent les lupanars. C'est le «coin de joie», le Blijden Hoek des anciennes chroniques. Dans la ruelle, les maisons galantes hautement tarifées; dans la rue large, les gros numéros pour les fortunes modiques et précaires. Chaque caste, chaque catégorie de chalands trouve, en cet endroit, le bordel congruent: riches, officiers de marine, matelots, soldats.

Les uns joignent au confort et à l'élégance modernes le luxe des anciennes «étuves» et des maisons de baigneurs, bateaux de fleurs où le vice se complique, se raffine, se prolonge. Dans les autres, sommaires, primitifs, on cherche moins le plaisir que le soulagement; les gaillards copieux, que congestionnent les continences prolongées, y dépensent leurs longues épargnes des nuits de chambrée et d'entrepont sans s'attarder aux fioritures et aux bagatelles de la porte, sans entraînement préparatoire, sans qu'il faille recourir aux émoustillants et aux aphrodisiaques. Ces bouges subalternes sont aux premiers ce que sont les bons débits de liqueurs où le soiffard se tient debout et siffle rapidement son vitriol sur le zinc, aux cafés où l'épicurien s'éternise et sirote, en gourmet, des élixirs parfumés.

Les soirs, harpes, accordéons et violons crincrinent et graillonnent à l'envi dans ce béguinage de l'ordre des hospitalières par excellence, et intriguent et attirent de très loin le passant ou le voyageur. Mélodies précipitées, rythmes canailles, auxquels se mêlent comme des sanglades et des coups de garcette, des éclats de fanfare et de fifre: musique raccrocheuse.

C'est, à la rue, le long des rez-de-chaussée illuminés, un va-et- vient de kermesse, une flâne polissonne, une badauderie dégingandée.

C'est, à l'intérieur, un entrain de concert et de bal. Des ombres des deux sexes passent et repassent devant les carreaux mats garnis de rideaux rouges. Sur presque chaque seuil, une femme vêtue de blanc, penchée, tête à l'affût, épie, des deux côtés de la rue, l'approche des clients et leur adresse de pressantes invites. Matelots ou soldats déambulent par coteries, bras dessus, bras dessous, déjà éméchés. Parfois ils s'arrêtent pour se concerter et se cotiser. Faut-il entrer? Ils retournent leurs poches jusqu'à ce que, affriandé par un dernier boniment de la marchande d'amour, tantôt l'un, tantôt l'autre donne l'exemple. Le gros de la bande suit à la file indienne, les hardis poussant les timorés. Ceux-ci, des recrues, miliciens de la dernière levée, conscrits campagnards, fiancés novices et croyants que leur curé met en garde contre les sirènes de la ville, courbent l'échine, rient faux, un peu anxieux, rouges jusque derrière les oreilles[13]. Ceux-là, crânes, esbrouffeurs, durs à cuir, remplaçants déniaisés, galants assidus et parfois rétribués de ces belles-de-nuit, poussent résolument la porte du bouge. Et l'escouade s'engloutit dans le salon violemment éclairé, retentissant de baisers, de claques et d'algarades, de graillements, de bourrées de locmans et de refrains de pioupious.

D'autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudent et, pour se venger de la débine, se gaussent des appareilleuses en leur faisant des propositions saugrenues.

À l'entrée du Riet-Dijk, la circulation devient difficile. Les escouades de trôleurs et de ribauds se multiplient. Outrageusement fardées, vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles complaisantes se balancent au bras de leurs seigneurs de hasard. Les gros numéros, à droite et à gauche, se succèdent de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés. De chapelles ils se font temples. Aquariums dorés que hantent les sages Ulysses du commerce et leurs précoces Télémaques, desservis par des sirènes et des Calypsos très consolables; bien différents des viviers squammeux où se dégorgent les marins pléthoriques. Maisons célèbres, universelles; enseignes désormais historiques: chez Mme Jamar on vantait la «grotte», chef-d'oeuvre peu orthodoxe de l'entrepreneur des grottes de Lourdes; chez Mme Schmidt on appréciait le mystère, l'incognito garanti par des entrées particulières donnant accès à de petits salons aménagés comme des tricliniums; Mme Charles se recommandait par le cosmopolitisme de son personnel, un service irréprochable, et surtout les facilités de paiement; le Palais de Cristal monopolisait les délicieuses et neuves Anglaises; au; Palais des Fleurs florissaient les méridionales ardentes et jusqu'à des bayadères de l'Extrême- Orient, créoles lascives, mulâtresses volcaniques, quarteronnes capiteuses et serpentines, négresses aléacées.

Les façades, hautes comme des casernes, croisent les feux de leurs fenêtres. Des vestibules pompéiens, dallés de mosaïque, ornés de fontaines et de canéphores, claironnent les surprises de l'intérieur. Derrière de hautes glaces sans tain; incrustées de symboles et d'emblèmes, sous les lambris polychromes à l'égal des oratoires byzantins où les cinabres, les sinoples et les ors affolants, vacarment et explosent à l'éclat des girandoles, le passant devine les stades de la débauche, depuis les baisers colombins et les pelotages allumeurs sur les divans de velours rouge, jusqu'aux possessions intimes dans les chambrettes des combles, grillées comme des cellules de non-nains.

Ce quartier se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où l'on retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du goudron, les senteurs du musc et des pommades. Et les fenêtres ouvertes des alcôves dégageaient, à travers leurs carreaux, les miasmes du rut, forts et contagieux.