À mesure que la nuit avançait, les femmes, plus provocantes, entraînaient, presque de force, les récalcitrants et les temporisateurs. Des hourvaris accidentaient le brouhaha de la cohue. Et toujours dominaient le raclement des guitares barcarollantes, les pizzicati chatouilleurs des mandolines, les grasses et catégoriques bourrées des musicos, et par moments des cliquetis de verres, des rires rauques, des détonations de Champagne.
Jusqu'à onze heures, les pensionnaires de ces lupanars avaient la permission de circuler, à tour de rôle, dans le quartier et même d'aller danser au Waux-Hall et au Frascati, deux salles de bal du Fossé-du-Bourg.
Passé cette heure, couvre-feu partiel, ne vaguaient plus que les habitués sérieux sur qui, peu à peu, les bouges tiraient définitivement leur huis. Les crincrins s'assoupissaient aussi. Bientôt on n'entendait plus que la lamentation du fleuve à marée haute, les vagues battant les pilotis des embarcadères et les giries intermittentes d'un vapeur tisonné dans sa chambre de chauffe, en prévision du départ matinal.
C'était l'heure des parties en catimini, des priapées hypocrites, des conjonctions honteuses. Noctambules, collet relevé, chapeau renfoncé sur les yeux, se glissaient le long des maisons jaunes et tambourinaient de maçonniques signaux aux portes secrètes des impasses.
Toute régalade, toute assemblée se terminait par un pèlerinage au Riet-Dijk. Les étrangers s'y faisaient conduire le soir, après avoir visité, le jour, l'hôtel de l'imprimeur Plantin-Moretus et les Rubens de la Cathédrale. Les orateurs des banquets, y portaient leurs derniers toasts.
Les hauts et les bas de ce quartier original concordaient avec les fluctuations du commerce de la métropole. La période de la guerre franco-allemande représenta l'âge d'or, l'apogée du Riet-Dijk. Jamais ne s'improvisèrent tant de fortunes et ne surgirent parvenus aussi pressés de jouir.
Les contemporains se redirent, en attendant que la légende les eût immortalisées, les lupercales célébrées dans ces temples par des nababs sournois et d'aspect rassis. À certains jours fastes, les familiers appelaient à la rescousse, réquisitionnaient tout le personnel par une habitude de spéculateurs accaparant tout le stock d'un marché.
Ils se complaisaient en inventions croustilleuses, en tableaux vivants, en simulacres de sadisme, en chorégraphies et pantomimes ultra-scabreuses; prenaient plaisir au travail des lesbiennes, mettaient aux prises l'éléphantesque Pâquerette et la fluette et poitrinaire Lucie.
On composait des sujets d'invraisemblables fontaines; saoules de Champagne, les nymphes finissaient par s'en asperger et consacraient le vin guilleret aux ablutions les plus intimes.
Béjard le négrier et Saint-Fardier le Pacha organisèrent dans les salonnets multicolores de Mme Schmidt, surtout dans la chambre rouge, célèbre par son lit de Boule, à coulisses et à rallonges, véritable lit de société, des orgies renouvelées à la fois des mièvreries phéniciennes et des exubérances romaines.