Dans ces occasions, le Dupoissy, l'homme à tout faire, remplissait les fonctions platoniques de régisseur. C'était lui qui s'abouchait avec Mme Adèle, la gouvernante, débattait le programme et réglait l'addition. Pendant que se déroulaient les allégories de plus en plus corsées de ces «masques» dignes d'un Ben Johnson atteint de satyriasis, le glabre factotum, la mine d'un accompagnateur de beuglant, tenait le piano et tapotait des saltarelles de cirque. À chaque pause, les actrices nues ou habillées de longs bas et de loups noirs, gueusaient l'approbation des détraqués béats et, à quatre pattes comme des minets, frottaient leur chair moite et poudrederizée aux funèbres habits noirs.
Telle était la prestigieuse renommée de ces bordels, que pendant les journées de carnaval les honnestes dames des clients réguliers, se rendaient, en domino, dans ces ruches diligentes — aux heures de chômage s'entend — et inspectaient, sous la conduite du patron et de la patronne, les cellules douillettes et capitonnées, dorées comme des reliquaires, les lits machinés et jusqu'aux peintures érotiques se repliant comme des tableaux d'autel.
Et, s'il fallait en croire les médisances des petites amies, Mmes Saint-Fardier n'avaient pas été des dernières à mettre à une si extravagante épreuve la complaisance et la docilité de leurs maris.
Laurent devint un visiteur assidu de ce quartier. Il s'y déphosphorait les moelles, sans parvenir à déloger de son cerveau l'obsession de Gina. Au moment des spasmes, l'image tantalisante s'interposait entre sa vénale amoureuse et ses postulations toujours leurrées.
— Oh, la cruelle incompatibilité! se disait-il. Les atroces chassés-croisés! Les êtres épris, à en perdre la tête et la vie, des êtres qui, aimant ailleurs, les éluderont éternellement!… L'amitié raisonnable offerte comme l'éponge dérisoire du Golgotha à la soif du frénétique! Les ferveurs et les délicatesses de l'amour se fanant à la suite dès possessions brutales!
Au Riet-Dijk, des types curieux, des composés interlopes de la civilisation faisandée de la Nouvelle Carthage, lui ménageaient de pessimistes sujets d'observations. Après des nuits blanches, il assistait à la toilette de ces dames, surprenait leur trac, leur instinctive terreur à la visite imminente du médecin: il notait en revanche leur familiarité, presque de femme à femme, avec l'androgyne garçon coiffeur.
Plus que les autres commensaux ou fournisseurs de ces parcs aux biches l'intéressait Gay le Dalmate. Cet industrieux célibataire, commis à cent cinquante francs par mois, chez un courtier de navires, touchait annuellement quinze a vingt mille francs de commission, dans les principales maisons du Riet-Dijk. Il amenait aux numéros recommandables les capitaines auxquels les courtiers, ses patrons, l'attachaient comme guide et drogman, durant leur séjour à Anvers. Gay parlait toutes les langues, même les patois, les idiomes des pays vagues, jusqu'à l'argot des populaces reculées. Gay apportait une probité très appréciée dans ses transactions délicates. Jamais d'erreurs dans sa comptabilité. Lorsqu'il passait, de trimestre en trimestre chez les patrons de gros numéros pour percevoir les tantièmes convenus, ces négociants payaient de confiance leur éveillé et intelligent rabatteur. Gay acceptait à ces occasions, un verre de vin, de liqueur, pour boire à Madame, à Monsieur et à leurs pensionnaires.
La discrétion de Gay était proverbiale. Avec ses petits favoris rouges, son large sourire, sa tenue proprette, ses manières affables, Gay ne comptait même pas d'envieux parmi ses collègues. On lui appliquait respectueusement l'adage anglais: The right man in the right place: l'homme digne de sa place, la place digne de l'homme.
Un mois après le départ des émigrants, Paridael fut accosté un matin sur la Plaine Falcon par le bonhomme Gay, qui tout affairé, tout haletant, lui jeta cette effroyable nouvelle en pleine poitrine:
— La Gina a péri corps et biens en vue des côtes du Brésil!…
C'est affiché au Bureau Véritas…