Autour du garde-barrière, un beau brin de mâle, brunet et trapu, dont la physionomie loyale tranchait sur la grimace et les convulsions de cette banlieue et de ces rogues indigènes, tournait, depuis quelque-temps, une particulière potelée à souhait, blonde et radieuse comme une emblavure, la carnation rose un peu fouettée de roux, mais des lèvres si rouges et si friandes et des yeux si enjôleurs!… Ses frais atours de camériste huppée; ses jolis bonnets blancs et ses tabliers sans macule apprirent immédiatement à Paridael qu'elle était étrangère à ces parages. Sans doute, au hasard d'une flânerie, elle avait passé par ici et remarqué le gars de bonne mine. Elle n'était pas la première qu'eussent intriguée les prunelles couleur de café noir, la tignasse frisottée et l'air sérieux, mais non maussade, du costaud. Il avait, en outre, une façon militaire, tout bonnement irrésistible, de planter son képi, et sa veste de velours lui prenait la taille comme un dolman! Voisines et pas seulement les plus proches ne passaient leur chemin qu'à regret en guignant le zélé manoeuvre. Les plus hardies lui faisaient des avances, ne se gênaient pas pour lui dire leur caprice tout en semblant gouailler, et barbelaient d'une convoiteuse oeillade le lardon qu'elles lui décochaient.
La ligne étant peu importante, ce bien-voulu cumulait les fonctions de garde-barrière et d'aiguilleur. Même l'entretien du palier lui incombait comme à un simple homme d'équipe. Les évaporées le trouvaient toujours occupé. Sourd à leurs agaceries, un peu fier peut-être et les jugeant trop libres et trop trivales, il enchérissait sur son labeur, et lorsqu'il avait fini de sonner de la corne, de présenter, de dérouler et de planter son drapeau, d'ouvrir et de fermer la barrière, il s'empressait de brouetter le ballast, de recharger la voie et d'huiler les aiguilles.
La soubrette aux blancs bonnets ne se laissa pas rebuter par ces façons dédaigneuses ou farouches. Plus mignonne et de meilleur genre que les commères du quartier, à la fois plus discrète et plus affriolante, doucement elle apprivoisa le sauvage. Il commença par se redresser lorsqu'il peinait, plié en deux, sur le railway, et par soulever légèrement sa casquette pour répondre à son bonjour; la semaine d'après il venait à elle, un peu benêt, en rougissant, pour lui parler de la pluie; la fois suivante, accoudé à la barrière il lui contait des balivernes qu'elle humait comme paroles d'évangile. On eût dit que, pour les importuner, les trains tapageurs défilaient en plus grand nombre ce jour-là. Mais elle attendait que le jeune homme accomplît ses multiples corvées, suivait ses mouvements, ravie de ses allures aisées, et ils reprenaient, ensuite, la causerie interrompue…
La conjonction graduelle de ces deux simples amusa beaucoup Laurent Paridael, conquis par leurs ragoûtants types de brun et de blonde, si harmonieusement assortis.
Auparavant il avait lié connaissance avec le garde; aux heures de trêve, il lui offrait des cigares, lui payait la goutte et se faisait expliquer les particularités du métier. Il le complimenta sur sa conquête, et lorsqu'il les trouvait ensemble, d'un clin d'oeil il l'interrogeait sur les progrès de leur liaison, et le rire un peu confus et l'oeil émerilloné du galant lui répondaient éloquemment. Quant à la soubrette, elle était tellement occupée à reluquer son élu 'qu'elle ne s'apercevait pas de ces signaux d'intelligence et de l'intérêt que Paridael portait à leurs amours. Cette félicité des autres, cette idylle de deux êtres jeunes et beaux, béatifiait et suppliciait à la fois le fantasque Paridael, l'amant méconnu de Gina.
Cependant les amoureux ne se possédaient plus de désir. Elle finit par aller le relancer dans sa maisonnette de bois les nuits qu'il était de service. Un soir d'hiver qu'il ventait et neigeait, par la porte entrouverte, Laurent les vit blottis frileusement dans un coin, la fille sur les genoux du garçon. Il n'y avait pas de lumière, mais le rougeoiement du poêle de fonte trahissait l'accouplement de leurs deux silhouettes.
Une bordée tirée de l'autre côté de la ville éloigna Laurent de ses protégés. En s'en retournant, il fut assez surpris de ne voir le jeune homme ni sur la voie, ni dans la logette. S'il se le rappelait bien, c'était pourtant cette semaine que le gars prenait le service de jour. Était-il malade? L'avait-on remplacé? Paridael s'inquiéta de cette absence insolite comme si le pauvre diable lui eût tenu au coeur par les liens d'une amitié de longue date. Ce fut bien pis lorsqu'à la nuit tombante, un autre que le personnage attendu vint relever l'ouvrier de garde. Cédant encore une fois à sa timidité, à cette pudeur qu'il mettait dans ses moindres sympathies, il n'osa pas s'informer du déserteur. D'ailleurs Laurent ignorait son nom. Il lui eût fallu donner un signalement, entrer dans des explications, et il s'imaginait que sa démarche paraîtrait étrange. Il rentra donc, mais la pensée de l'absent le tenailla toute la nuit, et la corne, soufflée par un autre, appelait au secours et sonnait l'alarme.
Le lendemain, le garde n'étant pas à son poste, Laurent se décida à aborder son remplaçant.
Il apprit alors un funeste épilogue.
En dépit des règlements, sous la menace des amendes ou d'une mise à pied, au risque d'être surpris par l'inspecteur en tournée, l'amoureux ne quittait plus sa maîtresse. Or, une nuit, ils étaient si bien enlacés, tellement éperdus, lèvres contre lèvres, qu'il n'eut ni la force, ni même la présence d'esprit de suspendre ces délices pour signaler un train et barrer le passage. Peut-être comptait-il aussi sur la solitude et l'abandon absolus de la route à cette heure indue? Un terrible gloussement de détresse suivi d'une volée de jurons l'avait arraché à son extase. Lorsqu'il se précipita sur l'entrevoie, le train venait de stopper à quelques mètres de son poste après avoir écrabouilllé un vieux couple lamentable.