Laurent, après s'être dérobé aux étreintes de la foule qui le questionnait pour en savoir plus long, courut tête nue — il avait négligé de ramasser sa casquette après la lutte — sans rien voir, sans rien entendre, jusqu'à sa pauvre mansarde et, se vautrant sur son lit, comme autrefois chez les Dobouziez, sous les combles, parvint à se débarrasser des larmes que la fureur avait refluées sous sa poitrine. Il ne s'interrompait de sangloter que pour redire ces noms: Jan!… Vincent… Siska… Henriette… Pierket!…

Depuis, il ne s'écoula plus un jour sans qu'il se fredonnât meurtrièrement à lui-même, comme on s'inoculerait un très doux, mais très redoutable poison, l'Où peut-on être mieux? de la fanfare de Willeghem.

Sans se douter de la transformation qui s'opérait en son altière cousine, Laurent confondit désormais les deux Gina, la femme et le navire: jalouse, troublante et maléfique, c'était Mme Béjard qui, pour lui tuer sa bonne et sainte Henriette, avait voué le navire, son filleul, au naufrage. Et dire qu'il s'était repris un moment à aimer cette Régina; le soir de l'élection de Béjard! À présent, il se flattait bien de l'exécrer toujours…

Son culte pour les chers morts se confondit bientôt, en haine de la société oligarque, non seulement avec l'affection qu'il portait aux simples ouvriers, mais avec une sympathie extrême pour les plus rafalés, les plus honnis, voire les plus socialement déchus des misérables. Il allait enfin donner carrière à ce besoin d'anarchie qui fermentait en lui depuis sa plus tendre enfance, qui le travaillait jusqu'aux moelles, qui tordait ses moindres fibres amatives.

C'est vers les réprouvés terrestres que s'orienterait son immense nostalgie de communion et de tendresse.

IV. CONTUMACE

Laurent commença par se loger au fin fond de Borgerhout près d'une coupure de chemin de fer, non loin d'une voie d'évitement sur laquelle ne roulaient que des convois de marchandises. C'était un coin de la suggestive région observée, autrefois, de la mansarde chez les Dobouziez. L'agglomération citadine y dégénérait en une banlieue équivoque, clairsemée de maisons comme si leurs tènements s'étaient mis à la débandade, cabarets à tous usages, fourrières, chantiers de marbriers, de figuristes et d'équarisseurs. De la suie aux murs, de l'herbe entre les pavés. Pour monuments: un gazomètre dont l'énorme cloche en fer s'élevait ou s'abaissait dans sa cage de maçonnerie armée de bras articulés: un abattoir vers lequel des toucheurs poussaient leurs troupeaux sans méfiance, puis une caserne despotique engouffrant des victimes non moins passives, tous édifices d'un rouge sale, d'un rouge de stigmates sanguinolents.

D'heure en heure le sifflet des locomotives, la corne du garde- barrière et la cloche de l'usine se donnaient la réplique, ou les clairons des conscrits, pitoyables se mariaient aux râles des ouailles. Jusqu'aux remparts des fortifications les terrains vagues alternaient avec des préaux où quêtaient des chiens gratteleux; des jardins embryonnaires amenaient à de fades chalets fourvoyés dans cette zone rébarbative comme un joli coeur dans un repaire de marlous.

Les petits chiffonniers avaient raclé depuis longtemps le goudron et défoncé ou disjoint les planches des palissades. Munis de profonds sacs en rapatelle, ils escaladaient, chaque matin, la cloison, après avoir exploré du regard l'enclave abandonnée. Trifouillant du crochet et des pattes, ils exultaient lorsque, parmi les drilles, ils rencontraient une peau de charogne. Ils se disputaient cette trouvaille comme une pépite d'or ou l'arrachaient aux roquets qui décaniliaient en grondant.

Les péripéties de cette cueillette firent longtemps la seule distraction des matins de Paridael. Puis il avisa des sujets d'étude plus relevés.