La porte condamnée s'abattit à l'intérieur.

Laurent la suivit, empoigna avec une frénésie de fauve affamé l'individu qui venait de parler et qui n'était autre que l'ancien associé du cousin Guillaume.

Le Pacha avait toujours eu l'âme d'un garde-chiourme ou d'un commandeur d'esclaves et l'ex-négrier Béjard avait trouvé en lui la brute implacable dont il avait besoin pour enfourner et expédier prestement la marchandise humaine.

Sans l'intervention des magasiniers et des commis qui l'arrachèrent à son agresseur, le vilain homme fût certes resté mort sur le carreau. L'autre l'avait à moitié étranglé, et dans chacun de ses poings crispés il tenait une des côtelettes poivre et sel du maquignon d'âmes.

Tandis que plusieurs employés maîtrisaient Laurent dont la rage n'était pas encore assouvie, leurs camarades avaient fait passer le blessé, fou de peur, dans le cabinet de Béjard, d'où il ne cessait de geindre et d'appeler la police.

Les paroles provocantes et dénaturées de Saint-Fardier avaient été entendues par d'autres que Laurent et, mise au courant de ce qui se passait, la foule au dehors partageait son indignation et eût mis en pièces le policier qui se fût avisé de l'arrêter. Elle menaçait même, de déloger les associés de leur repaire et d'en faire expéditive justice. Aussi Béjard, entendant le tonnerre des huées et les sommations du populaire, jugea prudent de pousser Laurent dans la rue et de le rendre à ses terribles amis. Puis à la faveur de la diversion que produisait la réapparition de l'otage, Béjard fit rapidement fermer la porte derrière lui. Donnant congé à ses hommes pour le reste de la journée, il entraîna le piteux Saint-Fardier, par une porte de derrière, dans une ruelle déserte bornée d'entrepôts et de magasins, d'où ils gagnèrent, non sans louvoyer en évitant les quais et les voies trop passantes, leurs hôtels de la ville nouvelle.

— Nous repincerons ce voyou! disait en cheminant Béjard à Saint- Fardier qui tamponnait de son mouchoir ses bajoues ensanglantées par une trop brusque épilation. Il ne fallait pas songer à le coffrer. Il ne faut même pas y songer d'ici à longtemps, mon vieux, car on n'a déjà fait que trop de bruit à propos de ce petit sinistre et il ne serait pas bon que la justice regardât de trop près à nos affaires… Attendons que toute cette canaille ait fini de crier! S'ils continuent à aboyer comme ce matin, ils seront égosillés avant ce soir! Alors nous réglerons son compte à ce maître Laurent…

«En somme, l'affaire n'est pas mauvaise pour nous! (ici l'exécrable trafiquant s'oublia jusqu'à se frotter les mains)… Le navire n'en avait plus pour longtemps. Les rats l'avaient déjà quitté tant l'eau pénétrait dans la cale. Un vieux sabot que l'assurance nous paiera le double de ce qu'il valait encore!… Et si nous perdons les primes versées d'avance à quelques émigrants vigoureux et florissants, comme ce Vingerhout — tu te rappelles, le suppôt de Bergmans, le meneur de l'émeute des élévateurs. Le voilà ad patres! — en revanche nous empochons les primes d'assurances des noyés de l'équipage… Il y a largement compensation!…»

L'armateur rentra dîner comme si rien ne s'était passé. Gina lui trouva une physionomie vilainement joviale et trigaude. Au dessert, tandis qu'il pelait méticuleusement une succulente calebasse et qu'il se versait un verre de vieux bordeaux, avec des précautions de dégustateur, il lui annonça d'un ton à peine circonstanciel, l'effroyable et total sinistre du navire qu'elle avait baptisé.

Sans prendre garde à la pâleur qui envahissait le visage de sa femme, il entra dans des détails, supputa le nombre des morts. Elle voulut le faire taire; il insistait et il poussa même le sardonisme jusqu'à lui évoquer le lancement au chantier Fulton. Alors, prête à se trouver mal, elle quitta la table et se réfugia dans ses appartements où elle songea au mauvais présage que, lors de la mise à l'eau du navire, certains, assistants avaient vu dans la maladresse et les hésitations de la marraine…