Paridael s'ébaudissait ce jour-là en sauvageon, en primitif; il en avait même oublié son deuil et sa rancoeur, mais en moins d'un instant cette rare gaieté tomba: un des petiots, saoulé de genièvre par un mauvais charretier, dormait le long de la haie; on avait beau le secouer, il ronflait, baveux, abruti comme un alcoolique; les chenilles velues provoquaient un frisson sous son derme rugueux, et les taons rageurs et moites qui faisaient s'ébrouer et ruer là-bas une compagnie de poulains, arrachaient de temps en temps au dormeur une gouttelette de sang, couleur de mûre écrasée, et un vagissement qui criait vengeance au ciel.

D'autres fois, Paridael remontait ou descendait les longs et droits canaux flamands, à bord d'un bateau d'intérieur. Il vivait la vie des gabariers, partageait leurs repas, dormait dans leurs cabines proprettes et mignonnes comme un boudoir de poupée, prêtait un coup de main à ses hôtes, mais s'éternisait, les trois quarts du temps, dans un rien-faire absolu, goûtait le délice de se morfondre, et de glisser, au fil de l'eau, sans bouger et d'être, à son tour, la chose immobile, passive, irresponsable, devant laquelle processionnaient les saules, génufléchissaient les oseraies, s'attroupaient des villages, se piétaient des clochers. Et les manoeuvres, toujours les mêmes, répétées, aux diverses étapes, dans des sas construits sur l'unique modèle, les haltes en attendant l'éclusée, les bateaux du trait s'alignant, s'accotant dans la retenue, tandis que l'éclusier actionne les vannes, et que les carènes descendent avec le niveau qui baisse! Et les mêmes colloques geignards s'engageant, de pont à pont, entre les ménagères!

Parfois dans la dolente ritournelle s'introduit une modulation imprévue.

Sitôt le bâclage opéré, un des aides profite du relais pour sauter à terre, déchausse une motte de gazon, au moyen de sa jambette, et, regagnant le chaland, se met en devoir de tasser cette herbe vive dans la cage de l'inséparable alouette. Sensible à cette attention, l'aimable captif accueille le régal par une vocalise étourdissante. Mais à cette allégresse intempestive, le vieux patron qui, ne pouvant venir à bout d'une manoeuvre, bougonne et tempête depuis une minute, en réclamant son auxiliaire, l'avise à l'arrière du bateau et le relance au moment même où il refermait précipitamment la cage. Ah! le fainéant! À lui cette bourrade, à lui ce coup de pied! Le déserteur pare la torgniole, embourse la ruade, pirouette stoïquement sur lui-même, sans une plainte, sans une riposte. Sa large bouche tressaille nerveusement, il rougit sous le hâle, mais ses grands yeux ne s'humectent pas. Ce qui le désarme, c'est moins la joie de l'oiselet que le regard affectueux et apitoyé que lui adresse la batelière, leur patronne et leur mie! Ah! pour se concilier la chère femme, il encourra volontiers les brutalités du patron! Il se moque autant de la rage du mari que des aboiements du cabot. Parbleu, le servile roquet tient pour le baes, tandis que l'alouette est à la bazine!

Et le voilà, sans rancune, qui se remet à l'oeuvre! Lui aussi y va de sa chanson! Hardi le petiot! Les vannes se rouvrent, le toueur repêche la chaîne sans fin, et d'un bord à l'autre les aides- bateliers assujettissent et se passent les amarres.

Les bateaux s'émeuvent, reprennent la file. Lentement, tout droit, vers le Rupel, le trait dévale.

Laurent vaguait aussi, en malle-poste, par les campagnes si lointaines et pourtant si proches! Entre Beveren et Calloo, dans le pays de Waes, on percevait le bruit rythmique des fléaux battant l'airée. Le conducteur retint ses chevaux. Une fille, un peu dépoitraillée, luisante comme la pomme du pays, accourt, grimpe le talus de la chaussée, à temps pour attraper un paquet que lui jette le postillon. D'un mouvement sec, elle fait sauter le cachet; hésite au moment de déplier la lettre, puis se décide à en prendre connaissance.

Pas un muscle de son visage ne bouge; mais Laurent croit entendre panteler son coeur. Et les batteurs immobiles, torses nus, le coutil bridant leurs cuisses — deux bronzes rosâtres dans le clair-obscur de la grange, — baignés d'une sueur plus volatile que liquide, — les batteurs attendaient aussi la nouvelle avec une certaine solennité. Une lettre de notre Jan, son frère, le «fils de la maison» ou de mon Frans, le promis, soldat à Anvers? A-t-il eu la main malheureuse dans une bagarre, agonise-t-il à l'hôpital militaire, la lettre vient-elle de la prison de Vilvorde? Laurent se pose ces questions. Il brûle d'interroger la jeune paysanne. Elle rentre dans la ferme. Il attendra toujours la réponse. La diligence poursuit sa course. Les grelots dindrelindent railleusement au collier des chevaux, le fouet claque sans vergogne, il fait fastidieusement chaud, une de ces chaleurs de plein jour qui nous porteraient à maudire le soleil et à regretter l'hiver. La cloche de Calloo sonne son midi mélancolique, l'heure si longue à sonner semble dire la cloche!… Les grillons se râpent rageusement les élytres. Et Laurent va toujours, toujours, vers un but qu'il s'est donné au hasard… Mais toujours, toujours, demain, après, fatalement, l'unique ferme du voyage, la pataude angoissée et les deux gars, moitié nus, jouant le bronze… Car sa seconde vue avertit le passant que la nouvelle est mauvaise. Il voudrait rebrousser chemin, consoler la belle terrienne; il se sent capable de veiller, avec eux, l'ombre du mort. C'en est fait. Loin, bien loin déjà, il ne repassera de la vie par cette route. Mais il tient un souvenir de plus pour lui étreindre le coeur par les chaleurs suffocantes des canicules. Le tintement d'une cloche de village, la pâmoison des mouches dans le coup de soleil, les grillons grinçant des ailes, lui reprochent toujours l'image de gens qu'il aurait pu plaindre et aimer…

Ainsi, quantité de scènes indifférentes pour le vulgaire et pour les observateurs de métier, un visage entrevu, un passant coudoyé, un regard intercepté, une allure topique, laissaient d'ineffaçables traces dans sa vie. Il entretenait de bourrelants regrets de compagnons d'une courte traite, de rencontres sans conséquence; inconsolable des bifurcations de chemin que la destinée impose aux voyageurs les mieux assortis.

De continuelles nostalgies le labouraient. Il lui prenait des envies lancinantes de conjurer coûte que coûte des visions fugaces; il appétait ces apparitions bienvoulues et, dans sa mémoire, les souvenirs sympathiques se bonifiaient, se corsaient comme un vin généreux.