Une douce et noble figure de peuple, un grand gars basané, aux profonds yeux scrutateurs, penché à la portière d'une caisse de troisième, dans un train qui croisait le sien. Et il n'en fallait pas davantage à Laurent pour se rattacher cet être qu'il ne reverrait plus. Il savourerait dans l'éternité cette minute trop rapide; rien ne s'éventerait de l'atmosphère de ce moment: c'était près d'un viaduc et dans l'air ondoyaient une odeur d'eau stagnante et une chanson de haleur. Effluence boueuse, triste mélopée encadraient la noblesse suprême de l'attitude et les grands yeux affectifs de l'inconnu…[15]
Pareils incidents devenaient pour Laurent des tableaux très poussés, d'une couleur magnétique, d'une pâte ragoûtante, mais avec, en plus, le parfum, la musique, le symbole, et ce je ne sais quoi qui différencie des autres les êtres et les objets élus. Quels chefs-d'oeuvre, se disait-il, si on parvenait à rendre ces tableaux comme il les revoyait et les ruminait, lui, en fermant les yeux!
Celui-ci encore:
Un valet de ferme rentrait à l'écurie ses chevaux dételés, mais non dépouillés du harnais. L'avant-train des bêtes s'engageait déjà dans l'ombre, les croupes seules luisaient au clair-obscur sous la porte charretière. Dehors, le palonnier aux poings, le domestique, un gaillard râblé, d'une carre superbe, en manches de chemise, vu de dos, obliquait et se penchait un peu vers la droite, dans l'action de retenir les animaux trop impatients. On aurait entendu le hiu ho! du paroissien, ou son claquement de langue flatteur, ou son juron impératif, mais on gardait, avant tout, le dessin de son geste, tant cette impulsion du corps était trouvée, unique, inséparable du personnage, harmonieuse et comme sublimée.
Avec le rappel mental de ce geste, Laurent reconstituait la scène dans ses détails accessoires. À la vérité, elle résidait tout entière dans ce mouvement qu'il avait essayé de représenter à Marbol.
Désespérant de se faire comprendre, il entraîna de force le peintre, devant la ferme où s'était produit ce geste capital. Ils se tinrent à l'affût vers le soir, mais, après avoir vainement guetté le modèle, Laurent s'informa de lui auprès des gens de la ferme.
C'est à peine si ces rustauds reconnurent leur pareil, ou du moins un des leurs, au portrait exalté qu'il traça du personnage.
— Ouais! Le «Frisotté» finit par dire une des servantes avec une indifférence hypocrite, — car elle avait dû connaître de très près et apprécier à l'oeuvre de chair ce fier compagnon de travail, — notre bazine l'a congédié il y a huit jours, et nous ne savons pas où il est allé se louer.
— Avoir mime pareil sous les yeux et le mettre à la porte! clama Laurent avec une indignation à laquelle cette matérielle valetaille ne comprit rien.
Marbol tenta de persuader à son ami qu'ils retrouveraient bien la même attitude, le même coup de rein professionnel chez d'autres sujets de l'espèce du drôle éconduit. Et, en effet, pour flatter la manie de Paridael et le consoler de cette déplorable éclipse, ils assistèrent à la rentrée de quelques équipages de cultivateurs. Mais, au moment attendu, l'encolure, l'habitude du corps, la dégaine de ces marauds n'était qu'une parodie, une pâle contrefaçon, un à peu près maladroit, un piteux synonyme de la posture de Witte Sus. Marbol s'en serait contenté et avait même tiré son calepin de sa poche afin de crayonner ce période caractéristique de la manoeuvre, mais Laurent ne lui laissa pas entamer le croquis et, comme Marbol le plaisantait sur son exclusivisme, il répondit avec conviction: