R. — De tout temps, les capitaines des navires de commerce, spécialement ceux arrivant d'un voyage au long cours ont eu à souffrir des «runners», mais jadis ceux-ci n'accostaient les navires qu'en rade ou dans les bassins.
C'est depuis 1867 que des plaintes sont venues au jour; à cette époque, les «runners» ont commencé à se rendre au-devant des navires dans l'Escaut. Actuellement leur audace ne connaît plus de bornes; ils vont à la rencontre des bâtiments, jusqu'à Flessingue. Ils montent à bord malgré les capitaines, insultent et menacent les officiers, qui veulent leur défendre l'accès du navire; ils enivrent les équipages dans te but d'obtenir la préférence pour le logement, la vente d'effets d'habillement, etc.
D. — Comment le Gouvernement a-t-il pu se convaincre de la réalité des faits qui ont donné lieu à des plaintes?
R. — Comme il est dit dans la réponse a la question précédente, c'est en 1867 que l'attention du Gouvernement a été attirée, pour la première fois, sur le trafic des «runners», par une plainte émanant d'une cinquantaine de petits commerçants d'Anvers.
Les pétitionnaires reconnaissaient qu'ils se trouvaient parfois au nombre de plus de cinquante à bord d'un navire, entravant les manoeuvres et faisant aux gens de larges distributions d'alcool dans l'espoir d'avoir leur clientèle. Ils demandaient instamment que, pour faire cesser cet abus, on défendit de monter à bord avant l'arrivée du navire à destination.
Des capitaines étrangers, au nombre d'une trentaine, ont appuyé cette pétition.
Les commerçants établis dans les environs des bassins protestèrent de leur côté, en 1868, contre les abus résultant de la tolérance laissée aux «runners» de monter à bord des navires en route. Ils déclaraient que les bâtiments du commerce étaient parfois encombrés, avant d'atteindre le port, de plus de cent personnes étrangères et que dans le nombre se glissaient même des femmes de moeurs douteuses. Cette pétition fut appuyée par le collège échevinal.
Mais c'est en 1886 et 1887 que les plaintes sont devenues particulièrement vives. Un grand nombre de capitaines, à leur arrivée à Anvers, ont saisi le consul général d'Angleterre de protestations très énergiques contre les agissements éhontés des «runners». Il suffira d'en extraire quelques faits, pour montrer le degré d'impudence où sont arrivés ces trafiquants.
En juin 1880, un navire, en route pour Anvers, est assailli dans l'Escaut par douze à quinze «runners» qui montent à bord malgré les menaces du capitaine et qui, à leur arrivée à Anvers, semblent s'être vantés d'avoir réalisé un bénéfice de 1.500 francs sur le navire. Le plus malmené fut un vieux marin de soixante ans dont l'avoir se montait à 800 francs et qui, après dix jours, avait tout dépensé.
Le 15 mars 1887, une barque est envahie par des «runners» malgré tous les efforts que fait le capitaine pour les écarter. À peine sur le pont, les «runners» se battent entre eux à coups de bâton, de barres de fer, de couteau. La lutte finie, ils se répandent parmi l'équipage avec les bouteilles de gin dont ils sont munis; en moins d'une demi-heure, tous les hommes du bord sont ivres morts; aucun d'eux n'est plus capable du moindre travail; le capitaine et les officiers sont contraints de se mettre eux-mêmes à la besogne, ils n'ont plus personne pour les aider.