N'importe, si son coeur d'enfant se serra à ce rapprochement, le Lorki d'hier, le Laurent d'aujourd'hui, n'en voulut pas à sa petite cousine d'être ainsi préférée. Elle était par trop ravissante! Ah, s'il se fût agi d'un autre enfant, d'un garçon comme lui par exemple, l'orphelin eût ressenti, à l'extrême, cette révélation de l'étendue de sa perte; il en eût éprouvé non seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du dépit et de la haine; il fût devenu mauvais pour le prochain privilégié; l'injustice de son propre sort l'eût révolté. Mais Gina lui apparaissait à la façon des princesses et des fées radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se montrât plus clément envers des créatures d'une essence si supérieure!
La petite fée ne tenait plus en place.
— Allez jouer, les enfants! lui dit son père en faisant signe à
Laurent de la suivre.
Gina l'entraîna au jardin.
C'était un enclos tracé régulièrement comme un courtil de paysan, entouré de murs crépis à la chaux sur lesquels s'écartelaient des espaliers; à la fois légumier, verger et jardin d'agrément, aussi vaste qu'un parc, mais n'offrant ni pelouses vallonnées, ni futaies ombreuses.
Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin: une sorte de tourelle en briques rouges adossée à un monticule, au pied de laquelle stagnait une petite nappe d'eau, et qui servait d'habitacle à deux couples de canards. Des sentiers en colimaçon convergeaient an sommet de la colline d'où l'on dominait l'étang et le jardin. Cette bizarre fabrique s'appelait pompeusement «le Labyrinthe.»
Gina en fit les honneurs à Laurent.
Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les objets. Elle le prenait avec lui sur un ton protecteur:
— Prends garde de ne pas tomber à l'eau! … Maman ne veut pas qu'on cueille les framboises! Elle riait de sa gaucherie. À deux ou trois phrases peu élégantes qui sentaient leur patois, elle le corrigea. Laurent, peu causeur, devint encore plus taciturne. Sa timidité croissait; il s'en voulait d'être ridicule devant elle.
Ce jour-là, Gina portait son uniforme de pensionnaire: une robe grise garnie de soie bleue. Elle raconta à son compagnon, qui ne se lassait pas de l'entendre, les particularités de son pensionnat de religieuses à Malines; elle le régala même de quelques caricatures de sa façon; contrefit, par des grimaces et des contorsions, certaines des bonnes soeurs. La révérende mère louchait; soeur Véronique, la lingère, parlait du nez; soeur Hubertine s'endormait et ronflait à l'étude du soir.