Le chapitre des infirmités et des défauts de ses maîtresses la mettant en verve, elle prit plaisir à embarrasser son interlocuteur: «Est-il vrai que ton père était un simple commis? … Il n'y avait qu'une petite porte et qu'un étage à votre maison? … Pourquoi donc que vous n'êtes jamais venus nous voir? … Ainsi nous sommes cousins… C'est drôle, tu ne trouves pas… Paridael, c'est du flamand cela? … Tu connais Athanase et Gaston, les fils de M. Saint-Fardier, l'associé de papa? En voilà des gaillards! Ils montent à cheval et ne portent plus de casquettes… Ce n'est pas comme toi … Papa m'avait dit que tu ressemblais à un petit paysan, avec tes joues, rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats … Qui donc t'a coiffé ainsi? Oui, papa a raison, tu ressembles bien à un de ces petits paysans qui servent la messe, ici!»
Elle s'acharnait sur Laurent avec une malice implacable. Chaque mot lui allait au coeur. Plus rouge que jamais, il s'efforçait de rire, comme au portrait des bonnes soeurs, et ne trouvait rien à lui répondre.
Il aurait tant voulu prouver à cette railleuse qu'on peut porter une blouse taillée comme un sac, une culotte à la fois trop longue et trop large, faite pour durer deux ans et godant, aux genoux, au point de vous donner la démarche d'un cagneux; une collerette empesée d'où la tête pouparde et penaude du sujet émerge comme celle d'un saint Jean-Baptiste après la décollation; une casquette de premier communiant dont le crêpe de deuil dissimulait mal les passementeries extravagantes, les macarons de jais et de velours, les boucles inutiles, les glands encombrants; qu'on peut dire vêtu comme un fils de fermier et ne pas être plus niais et plus bouché qu'un Gaston ou qu'un Athanase Saint-Fardier.
La bonne Siska n'était pas un tailleur modèle, tant s'en faut, mais du moins ne ménageait-elle pas l'étoffe! Puis, Jacques Paridael trouvait si bien ainsi son petit Laurent! Le jour de la première communion, le cher homme lui avait encore dit en l'embrassant: «Tu es beau comme un prince, mon Lorki!» Et c'était le même costume de fête qu'il vêtait à présent, à part le crêpe garnissant sa casquette composite et remplaçant à son bras droit le glorieux ruban de moire blanche frangé d'argent…
La taquine eut un bon mouvement. En parcourant les parterres, elle cueillit une reine-marguerite aux pétales ponceau, au coeur doré: «Tiens, paysan, fit-elle, passe cette fleur à ta boutonnière!» Paysan, tant qu'elle voudrait! Il lui pardonnait. Cette fleur piquée dans sa blouse noire était le premier sourire illuminant son deuil. Plus impuissant encore à exprimer, par des mots, sa joie que son amertume, s'il l'avait osé, il eût fléchi le genou devant la petite Dobouziez et lui aurait baisé la main comme il avait vu faire à des chevaliers empanachés, dans un volume du Journal pour Tous qu'on feuilletait autrefois, chez lui, les dimanches d'hiver, en croquant des marrons grillés…
Régina gambadait déjà à l'autre bout du jardin, sans attendre les remerciements de Laurent.
Il eut un remords de s'être laissé apprivoiser si vite et, farouche, arracha la fleur réjouie. Mais au lieu de la jeter, il la serra dévotement dans sa poche. Et, demeurée l'écart, il songea à la maison paternelle. Elle était vide et mise en location. Le chien, le brave Lion avait été abandonné au voisin de bonne volonté qui consentit à en débarrasser la mortuaire! Siska, ses gages payés, s'en était allée à son tour. Que faisait-elle à présent? La reverrait-il encore? Lorki ne lui avait pas dit adieu ce matin. Il revoyait sa figure à l'église, tout au fond, sous le jubé, sa bonne figure aussi gonflée, aussi défaite que la sienne.
On sortait; il avait dû passer, talonné par le cousin Guillaume, alors qu'il aurait tant voulu sauter au cou de l'excellente créature. Dans la voiture, il avait timidement hasardé cette demande: «Où allons-nous, cousin? — Mais à la fabriqué, pardienne! Où veux-tu que nous allions?» On n'irait donc plus à la maison! Il n'insista point, le petit; il ne demanda même pas à prendre congé de sa bonne! Devenait-il dur et fier, déjà? Oh, que non! Il n'était que timide, dépaysé! M. Dobouziez le rabrouerait s'il mentionnait des gens si peu distingués que Siska…
Lasse de l'appeler, Gina se décida à retourner auprès du rêveur. Elle lui secoua le bras: «Mais tu es sourd… Viens, que je le montre les brugnons. Ce sont les fruits de maman. Félicité les compte chaque matin… Il y en a douze… N'y touche pas…» Elle ne remarqua point que Laurent avait jeté la fleur. Cette indifférence de la petite fée ragaillardit le paysan, et pourtant, au fond, il eût préféré qu'elle s'informât de ce qu'était devenu son présent.
Il s'étourdit, se laissa mener par Gina. Ils jouèrent à des jeux garçonniers. Pour lui plaire, il fit des culbutes, jeta des cris sauvages, se roula dans l'herbe et le gravier, souilla ses beaux habits, et la poussière marbra de crasse ses joues humides de sueur et de larmes.