Depuis la puberté, son sentiment capricieux et indéfini pour la jeune fille s'était exaspéré d'énervantes postulations charnelles. L'âge ingrat rendait son caractère encore plus impressionnable. Les exigences du tempérament s'impatientaient de sa réserve et de sa timidité natives.

À la pension, alors qu'il courait ses quinze ans, il lui était arrivé de défaillir comme une fillette aux effluves trop vifs des jardins printaniers. Les lutineries du renouveau, les bouffées des crépuscules orageux, ces lourdes brises d'avant la pluie, qui s'abattent dans les hautes herbes et semblent s'y panier, trop ivres pour pouvoir reprendre leur essor, l'atmosphère des solstices d'été et de l'équinoxe d'automne chatouillaient Paridael comme le contact de bouches invisibles.

En ces moments la création entière l'embrassait et, démoralisé, hors de lui, il aurait voulu lui rendre caresse pour caresse! Que ne pouvait-il étreindre dans un spasme de totale possession les grands arbres qui le frôlaient de leurs branches, les meules de foin auxquelles il s'adossait, et toutes les ambiances parfumées et attendries! Il lui tardait de s'absorber à jamais dans la nature en fermentation! Ne vivre qu'une saison, mais vivre la vie de cette saison! Quelle mélancolie bénigne, quelle délicieuse angoisse, quel renoncement de son être, quelle morbidesse déjà posthume! Un jour le timbre si particulier d'un alto lui avait arraché des larmes. Ce son veloureux et grave, sombre et opulent comme un manteau nocturne ou un sous-bois automnal, il le retrouvait, à présent dans la voix de sa cousine. Il assimilait le despotisme de cette voix à la vertu des nuits insolites, ne procurant que de dérisoires sommeils, nuits propices aux cauchemars, aux conjurations et aux attentats — les nuits du Moulin de pierre!

Il ne cessait pas, croyait-il, d'en vouloir sincèrement à Gina; il la jugeait avec plus de sévérité et de rancune que jamais. Et pourtant l'idée qu'elle n'agréait personne lui causait une certaine joie. Non seulement il se réjouissait du dédain et de la malice avec lesquels elle traitait Béjard, mais il était presque heureux lorsqu'elle taquinait et rebutait Bergmans. En apparence elle n'encourageait pas plus l'un que l'autre. «La mauvaise!» se disait Laurent avec une artificielle et laborieuse indignation. «À la place de Door je lui répondrais de la belle façon!»

Ombrageux comme il l'était, il remarqua un jour l'intonation tendre et presque passionnée qu'elle mit dans quelques paroles sans conséquence adressées au tribun. Il en fut tellement troublé que, demeuré seul avec elle, il osa lui dire à brûle-pourpoint: «Et pourquoi n'épouseriez-vous pas M. Bergmans, ma cousine?» Elle éclata de rire et le regarda dans le blanc des yeux. «Moi, épouser un partageux comme lui, devenir la citoyenne Bergmans?» s'écria-t- elle avec un accent de sincérité auquel Laurent se laissa prendre.

Tout en protestant contre ses paroles, au fond il en était ravi. Elles le rassurèrent à tel point qu'il feignit de reprocher à Bergmans ses hésitations et ses lenteurs. Il rusait sans préméditation, d'instinct; indigné de ses propres diplomaties, furieux de voir tous les mouvements d'une conscience droite et probe contrariés et paralysés dans les rets de sensorielles duplicités. S'il servait ostensiblement son ami Bergmans, c'était malgré le cri de sa chair.

— Me marier, moi? Demander la main de Mlle Dobouziez! Tu plaisantes, fiston!» se récria Bergmans à la perspective que venait de lui suggérer, non sans anxiété, le jeune Paridael. «Qui diable t'a logé cette idée dans la caboche? D'abord cette femme est trop riche pour moi… Et comme l'autre le pressait: «À te dire vrai, je l'aime et me suis fait une délicieuse habitude de sa présence! Si elle m'avait encouragé le moins du monde, peut-être aurais-je osé m'en ouvrir au père Dobouziez… Mais ce que tu viens de m'évoquer est un avertissement… D'autres que toi auront remarqué mon assiduité… Il est temps que je cesse de compromettre ta cousine.»

— Quel dommage! fit Laurent. Vous sembliez faits l'un pour l'autre.» Et malgré cette conviction très légitime, le paradoxal enfant eut peine à contenir sa jubilation et à ne pas sauter au cou de Bergmans. Il se fit pourtant violence au point de combattre et de discuter les scrupules de son ami. En songeant que si Bergmans cessait de venir à la fabrique il n'aurait plus l'occasion de le voir, il lui arriva même de l'exhorter sans arrière-pensée, car il chérissait réellement ce prestigieux garçon.

Quant à Béjard, Laurent était certain que Gina ne l'accepterait, jamais pour époux. Non seulement l'armateur aurait pu être le père de la jeune fille, mais le correct et irréprochable Dobouziez portait à Béjard une estime purement professionnelle qui n'allait pas jusqu'à l'oubli des petites peccadilles que ce poursuivant avait sur la conscience. Il l'eût pris plus facilement pour associé que pour gendre.

Fidèle à sa résolution, le tribun fréquenta moins régulièrement la maison et, après un mois de ces visites de plus en plus espacées, il les cessa complètement.