Laurent respirait, à la fois heureux et navré, presque heureux malgré lui, malgré ses remords. Mais il n'était pas à bout d'angoisses.

Gina, la coquette et maligne Gina qui semblait avoir fait si peu de cas des hommages de Bergmans, parut très affectée de ne plus le voir. Ces regrets, cette préoccupation devinrent même tellement apparents que la lumière se fit enfin en l'esprit de Laurent.

— Elle m'a menti, elle l'aime! se dit le jeune homme. Et la déchirante torture que lui causa cette découverte lui arracha à lui-même l'aveu de son amour désespéré pour l'orgueilleuse Régina.

Il fut atterré, car du même coup il pressentit qu'elle ne l'aimerait jamais.

Alors, il était de son devoir de rapprocher les deux amants. Il aurait même déjà dû prévenir la jeune fille de l'affection que lui portait le tribun. S'il se taisait à présent il se conduirait en fourbe. D'un mot il aurait pu consoler sa cousine et combler de bonheur son ami Bergmans. Bourrelé de remords, il se garda bien de prononcer ce mot. Il endurait un martyre inouï. — Vas-tu parler enfin? lui criait sa conscience. — Non, non! Grâce! Pitié! gémissait sa chair. — Rappelle Bergmans au plus vite! — Je ne le puis, j'expirerais plutôt… — Misérable, mais je te le répète, elle ne t'aimera jamais! — N'importe, elle ne sera à personne! — Bergmans est ton ami! — Je le hais! — Assassin, Gina se meurt! - - Plutôt que de les rapprocher je les tuerais tous deux!

En effet Gina se mourait. En la voyant maigrir, s'étioler, si triste, si faible, si tranquille et si douce, ne riant, ne raillant presque plus, indifférente à tout ce qui la distrayait autrefois, Laurent fut cent fois sur le point de lui confier ce qu'il savait des sentiments de Bergmans. La langue lui brûlait comme à un muet qu'un mot soulagerait et que l'impitoyable nature empêche de prononcer ce mot. Cent fois aussi, au moment d'écrire à Door, il laissa tomber la plume. Il eût préféré signer son arrêt de mort.

Parti pour Odessa, Bergmans avait envoyé des bords de la Mer Noire deux ou trois lettres commerciales pour empêcher que l'on commentât son éclipse prolongée.

La douleur des Dobouziez était telle qu'ils ne remarquèrent pas la figure convulsée et les allures bizarres de leur pupille.

Laurent qui ne se sentait décidément point la force de parler à Gina prit un soir la résolution de tout raconter le lendemain au père. «Elle ne m'aimera jamais! se répétait-il à la façon des stoïciens raffinant sur les tortures pour s'y rendre insensibles. Et moi, suis-je bien certain de lui porter de l'amour? N'est-ce point l'envie qui m'aveugle et qui, parce que je suis morose et déshérité, me rend hostile au bonheur des autres?» Malgré tous les efforts qu'il fit pour se persuader de ces prétendues erreurs, en présence de M. Dobouziez il ne trouva plus une parole et toute sa grandeur d'âme sombra dans les abîmes de son amour.

Il était allé s'asseoir aux côtés de la malade, dans l'orangerie, parmi ces fleurs capiteuses et perverses dont elle persistait à s'entourer. Depuis sa maladie elle s'habituait à la présence et aux soins de Laurent comme à ceux d'un garde-malade. Généralement il lui faisait la lecture et elle prenait un plaisir de petite- maîtresse à le reprendre. Ce matin il bredouillait et bafouillait outrageusement: «Mais qu'avez-vous donc, Laurent? fit-elle, je ne comprends plus un mot de ce que vous lisez.»