À midi, sur un fardier dételé, voisin du Dock, trois ouvriers étaient couchés: l'un ventre en l'air, les jambes un peu écartées, la tête reposant, entre les bras repliés, dans les mains jointes derrière la nuque; la physionomie basanée, rude, mais belle, sommeillait à demi, les paupières un peu relevées montraient ses prunelles noires et veloureuses. Les deux autres dockers s'allongeaient à plat ventre; le fond de culotte cuireux et comme boucané bridait leur croupe protubérante dont elle accusait les méplats, et, le buste un peu relevé, le menton dans les poings calleux, appuyés sur leurs coudes, ils tournaient le dos au spectateur, montrant la tête crépue, des oreilles écartées, les puissantes attaches du cou, le dos râblé à l'envi, et béaient à un coin de la rade chatoyant entre des cépées de mâts.

À Paris ce fut autour de cette toile audacieuse, une guerre d'ateliers, des polémiques féroces: depuis des années on n'avait plus bataillé ainsi. Marbol se conquit autant d'admirateurs que d'ennemis, ce qui est la bonne mesure. Un des gros marchands de la chaussée d'Antin ayant acquis cette composition scandaleuse, ceux d'Anvers en frémirent de rage et de stupeur. Quel honnête homme eût consenti à s'embarrasser de ce portrait de trois manoeuvres déguenillés et dépoitraillés, mal vêtus, mal rasés, trop charnus, de cuir trop épais, de poings et de jarrets inquiétants? Pour dire sa pleine horreur, M. Dupoissy avait écrit que ce tableau dégageait une odeur de suée, de hareng saur et d'oignon; qu'il sentait la crapule.

Arriva une nouvelle exposition à Paris; Marbol y prit part avec un tableau non moins audacieux que le premier, et, à la stupéfaction redoublée des clans hostiles ou timorés, les jurés lui décernèrent la grande médaille.

Si les bonzes de la peinture se renfermèrent vis-à-vis du jeune novateur dans leur attitude malveillante, ces succès, bientôt ratifiés à Munich, Vienne et Londres, donnèrent à réfléchir aux amateurs et aux collectionneurs de la haute société anversoise. On ne pouvait le nier; le gaillard réussissait. S'il n'y avait eu pour leur prouver sa supériorité que ce qu'on appelle la gloire: des articles de gazettes, des applaudissements de crève-de-faim chez qui plus l'estomac manque d'aliments, plus la tête se nourrit de chimères, ces gens positifs eussent continué de hausser les épaules et de dire «raca» à ce tapageur, ce brouillon. Mais du moment que, comme eux-mêmes, il se mettait à palper des écus, son cas devenait intéressant.

— Heu! Heu! Drôle de goût, pour sûr! Peinture peu meublante, tableaux à ne pas avoir chez soi…, du moins dans un salon où se tiennent des dames… Mais un malin, pourtant, un compère adroit, après tout… Il n'avait pas si mal combiné son plan. Puis qu'importe s'il fait de la peinture à ne pas prendre avec des pincettes, nous recevons bien à la maison ce brave Vanderzeepen, alors que chacun sait que le digne homme a gagné ses deux cents maisons, son hôtel de la Place de Meir et son château de Borsbeek, au moyen de la ferme des vidanges… Comme Vanderzeepen, ce monsieur Marbol a trouvé la pierre philosophale; sauf respect, il fait de l'or avec de la merde!

Les préventions tombèrent. Les matadors de la finance commencèrent à saluer le pelé, le galeux d'autrefois; risquèrent même de citer son nom devant leurs pudiques épouses, ce qui eût paru d'une inconvenance énorme quelques mois auparavant. Ne pouvant décemment prôner cette peinture pétroleuse et anarchiste, on affecta de priser l'habileté, le génie, commerçant de ce Marbol qui endossait si facilement ses croûtes désagréables, ses épouvantails à moineaux, à des gogos parisiens, à des Yankees facétieux ou aux Anglais, friands, comme on sait, de scènes monstrueuses et excentriques.

Le musicien Rombaut de Vyvéloy, l'autre ami de Door Bergmans, rappelait, avec sa haute taille, sa coupe robuste, son masque léonin, sa crinière abondante, sa complexion sanguine, la figure du maître des dieux dans Jupiter et Mercure chez Philémon et Baucis, de Jordaens. C'était, sinon un païen, du moins un «Renaissant» que ce Brabançon. Rien, ni au physique, ni au moral, des types émaciés, blafards et béats, des primitifs à la Memlinck et à la Van Eyck. Il avait converti au panthéisme l'oratorio chrétien du vieux Bach.

L'art fougueux et essentiellement plastique de Vyvéloy devait impressionner plus profondément encore Laurent Paridael que les peintures à tendances hardies, mais à réalisation un peu molle et un peu frigide, pas assez vibrante, — comme il le constata de plus en plus par la suite — de son ami Marbol.

Cette année-là, Anvers inaugura les fêtes du troisième centenaire de la naissance de Rubens par une cantate de Rombaut de Vyvéloy, exécutée le soir en plein air sur la Place Verte. Laurent ne manqua pas de se rendre à cette cérémonie.

Près de la statue du grand Pierre-Paul, les choeurs et l'orchestre occupent une tribune à gradins, disposée en arc de cercle au centre duquel trône le compositeur. Le square, ceint de cordeaux, est ménagé aux bourgeois. Le peuple s'écrasant alentour respecte la démarcation et les rues convergentes ont beau vomir de nouvelles cohues, cette multitude effrayante parait plus digne et plus recueillie encore que les spectateurs privilégiés et moins séditieuse que la déplaisante police et les encombrants gendarmes à cheval. Pas une contestation, pas un murmure. Depuis des heures, ouvriers et petites gens piétinent philosophiquement sur place, sans rien perdre de leur belle humeur et de leur sérénité. Quel fluide réduit au silence ces langues frondeuses, ces caboches turbulentes? Les bras se croisent placidement sur les poitrines haletant de curiosité. Pressentent-ils, ces Anversois de souche robuste, mais infime, la splendeur, unique de la fête qui se prépare, pour qu'ils y préludent avec cette onction? Les poupons sur les bras des ménagères s'abstiennent de vagir et les chiens de rue circulent entre cette compacte plantation de jambes sans se faire molester par les gavroches, leurs tourmenteurs naturels.