Et dans cet imposant et magnétique silence, au-dessus de cette mer étale, aux vagues, figées, sur laquelle l'ombre bleue qui descend doucement, pleine de caresses, met une paix, une solennité de plus, tombèrent tout à coup de la plus haute galerie de la tour, où les yeux essayaient en vain de discerner les hérauts d'armes, quelques martiaux éclats de trompettes a l'unisson. Et les soprani des Villes soeurs — Gand et Bruges — hélèrent et acclamèrent à plusieurs reprises la Métropole. Leurs vivats de plus en plus chauds et stridents, étaient suivis chaque fois des appels un peu rauques de l'aérienne fanfare. Après ce dialogue le carillon se mit à tintinnabuler: d'abord lentement et en sourdine comme une couvée qui s'éveille à l'aube dans la rosée des taillis; puis s'animant, élevant la voix, lançant à la volée une pluie d'accords de jubilation. Un ensoleillement. Alors l'orchestre et les choeurs entrèrent en lice. Et ce fut l'apothéose de la Richesse et des Arts.
Le poète vanta le Grand Marché dans des strophes à l'emporte- pièce, par de sonores et hyperboliques lieux communs auxquels la mise en scène, l'extase de la foule, la musique de Vyvéloy prêtaient une portée sublime. Les cinq parties du monde venaient saluer Anvers, toutes les nations du globe lui payaient humblement tribut, et comme s'il ne suffisait pas des temps modernes et du moyen âge pour frayer à l'orgueilleuse cité sa voie triomphale, la cantate remontait à l'antiquité et engageait pour massiers et licteurs les quarante siècles des pyramides. Tout, l'univers et le temps, la géographie et l'histoire, l'infini et l'éternité, se rapportait, dans cette oeuvre, à la ville de Rubens. Et en fermant les yeux, on s'imaginait voir défiler un majestueux cortège devant le trône du peintre triomphal par excellence…
Quand ce fut fini, quand les musiques de la garnison ouvrant la retraite aux flambeaux reprirent, en marche, le thème principal de la cantate, Laurent pincé jusqu'aux moelles, les fibres travaillées par on ne sait quel contagieux enthousiasme, momentanément dépossédé de son moi, emboîta le pas aux soldats, et s'ébranla avec la foule aussi suggestionnée, aussi surexcitée que lui, et, dans laquelle, exceptionnellement, bourgeois et ouvriers, confondus, bras dessus bras dessous, entonnaient à l'unisson à pleins poumons, le chant dithyrambique.
Infatigable, Laurent parcourut tout l'itinéraire tracé au cortège.
L'escorte ondoyante avait beau se renouveler, se relayer à chaque carrefour, l'exalté ne parvenait pas à la quitter. Cette musique de Vyvéloy l'eût conduit au bout du monde. Alors que d'autres se blasaient sur l'héroïsme de cette promenade aux lumières et s'éclipsaient par les rues latérales, lui se sentait de plus en plus d'intrépidité aux jambes et de flammé au coeur. D'ailleurs d'antres manifestants remplaçaient ceux qui faisaient défection et la physionomie du cortège variait avec les quartiers qu'il traversait. Le long de la rade et des bassins, Laurent sentit le coude à des matelots et à des débardeurs; au coeur de la cité, il se mêla aux garçons de magasin et aux filles de boutique; sur les boulevards de la ville neuve il se retrouva avec des fils de famille et des commis de «firmes» souveraines; enfin, dans les dédales du quartier Saint-André, habitacles des claquedents et des va-nu-pieds, des gaillardes en cheveux lui prirent familièrement le bras et de fauves voyous, peut-être des runners, l'emportèrent dans leur farandole. Tout à Anvers, tout à Rubens. Laurent n'entendait que la cantate, il en était rempli et saturé. Il reconduisit les musiques jusqu'à l'étape finale, triste et presque déçu lorsque les canonniers, étant descendus de cheval, soufflèrent les lanternes vénitiennes accrochées à leurs lances de bois et étouffèrent sous leurs bottes les dernières torches de résine.
V. L'ÉLECTION
— Ah! ville superbe, ville riche, mais ville égoïste, ville de loups si âpres à la curée qu'ils se dévorent entre eux lorsqu'il n'y a plus de moutons à tondre jusqu'aux os. Ville selon le coeur de la loi de Darwin, Ville, féconde mais marâtre. Avec ta corruption hypocrite, ton tape-à-l'oeil, ta licence, ton opulence, tes instincts cupides, ta haine du pauvre, ta peur des mercenaires; tu m'évoques Carthage… N'avez-vous pas été frappés, vous autres, du préjugé qu'ils entretiennent, ici, contre le soldat? Même les Anversois qui ont de leurs garçons à l'armée, sont impitoyables et féroces à l'égard des troupiers. Nulle part en Belgique on n'entend parler de ces terribles bagarres entre militaires et bourgeois; de ces guets-apens où des assommeurs tombent dessus au permissionnaire ivre, regagnant la caserne faubourienne ou le fort perdu à l'extrémité de la banlieue [6]…
Qui avons-nous à la tête d'Anvers? Des magistrats vaniteux, sots, gonflés comme des suffètes. Leur dernier trait, Bergmans, le connais-tu, leur dernier trait?
Un jour, n'ayant plus rien à démolir et à rebâtir, chose qui a toujours ennuyé des magistrats communaux, ils décrètent de supprimer la Tour Bleue, un des derniers spécimens, en Europe, de l'architecture militaire du quatorzième siècle. Tout ce que la ville compte encore d'artistes et de connaisseurs ici s'émeut, proteste, envoie à la «Régence», des pétitions… Devant cette opposition, que font nos augures? Ils daignent consulter l'expert par excellence, Viollet-Le-Duc. Cet archéologue conclut avec tous les artistes en faveur du maintien de la vieille bastille. Voyez- vous cet original qui se permet d'être d'un autre avis que ces marchands omnisapients? Aussi n'ont-ils rien de plus pressé que de raser, sans autre forme de procès, la vénérable relique…
Et pourtant, ville sublime. Tu as raison, Rombaut, de vanter son charme indéfinissable, qui clôt la bouche à ses détracteurs. Nous ne pouvons lui en vouloir de s'être donnée à cette engeance de ploutocrates. Nous l'aimons comme une femme lascive et coquette, comme une courtisane perfide et adorable. Et ses parias même ne consentent pas à la maudire!