Les genoux de Laurent frôlaient ceux de la jeune femme; leurs pieds se rencontrèrent, elle se retirait avec des soubresauts effarouchés et se rencognait dans le fond de la voiture ou affectait de regarder par la portière. Laurent retenait sa respiration pour mieux écouter la sienne; il aurait voulu que ce trajet durât toujours… Tous deux songeaient à la dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés. Elle gagnait peur: lui se sentait redevenir l'amoureux d'autrefois.
Ils croisaient des runners ivres, brandissant des gourdins au bout desquels étaient attachés des lambeaux d'étoffes arrachés aux meubles et aux tentures des hôtels dévastés. À chaque réverbère, Laurent avait la rapide vision de la jeune femme. L'alarme qu'il causait à sa cousine le chagrinait atrocement. Il lui serait donc toujours un sujet d'aversion et d'épouvante! Arrivé à la fabrique, il descendit le premier et lui offrit la main. Elle mit pied à terre sans son aide et lui dit, par politesse: «Vous n'entrez pas?»
— Vous savez bien que votre père a juré de ne plus me recevoir…
— C'est vrai. Je n'y pensais plus… Au fait, je vous dois des remerciements, n'est-ce pas? M. Béjard compte des ennemis chevaleresques…
— De grâce, ne raillons pas, cousine… Si vous saviez combien vos sarcasmes sont injustes?… Croyez plutôt à mon inaltérable dévouement et à ma profonde… admiration pour vous.
— Vous parlez comme une fin de lettre! fit-elle, avec une tendance à reprendre son ancien ton persifleur, mais cette pointe manquait de belle humeur et de sincérité. «C'est égal… Encore une fois, merci.» Et elle entra dans la maison.
VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE
M. Freddy Béjard, nouveau député, donne à ses amis politiques le grand dîner retardé par le sac de son hôtel et l'effervescence populaire.
L'émeute n'a pas duré. Dès le lendemain, les bons bourgeois, que le tumulte de la nuit empêchait de dormir et faisait trembler dans leurs lits, prenaient comme but de promenade les principales maisons ravagées par la populace. Comme les riches ne manquent pas d'imputer ces actes de sauvagerie à Bergmans, malgré les protestations et les désaveux énergiques de celui-ci, M. Freddy Béjard bénéficie de l'indignation des gens rassis et timorés.
Les gazettes persécutées par M. Dupoissy publient durant des semaines des considérations de «l'ordre le plus élevé», sur «l'hydre de la guerre civile» et le «spectre de l'anarchie», si bien que nombre de bons Anversois, détestant Béjard et les étrangers et portés pour Bergmans, craindraient, en continuant d'appuyer celui-ci, de provoquer de nouveaux désordres.