Au temps de la prospérité de Béjard, Dupoissy s'était assuré de fortes commissions et lui qui n'avait jamais possédé un sou vaillant, dans sa patrie ou ailleurs, se trouva un moment à la tête d'un capital fort sérieux. Au lieu de s'établir et de se livrer, par exemple, au Commerce des laines et des draps, «parties» dans lesquelles il se proclamait d'une compétence sans égale, il risqua tout son avoir dans des opérations aléatoires et de longue haleine. Tant que Béjard fut là, le tripoteur profitait de ses conseils et quittait la partie, sinon sans profit, du moins sans perte désastreuse. Mais, abandonné à sa propre initiative, il se fit complètement ratiboiser. Il en était arrivé à négliger les précautions les plus élémentaires; c'est à peine s'il s'enquérait de l'état du marché. Persuadé de son génie, il spéculait indifféremment sur les changes, les métaux, les effets publics et les marchandises. Quelque temps il parvint à faire escompter ses effets et à continuer ses «marchés fermes»; puis, l'un après l'autre, les banquiers lui coupèrent le crédit; enfin, à part quelques pigeons que dupait sa mine confite et onctueuse, son accent papelard, son fleur de respectability, et qui, sur la foi de ses jérémiades, le considéraient comme une victime de Béjard, il n'y eut plus pour lui livrer leur signature que des flibustiers aussi mal cotés que lui.
Il paya même cher la longanimité dont il bénéficia tout un temps.
C'était précisément, à la Bourse, jour de grande liquidation. Le faiseur, à bout d'expédients, avait passé la matinée à battre les guichets de la place, sans trouver à emprunter quarante sous. Cela ne l'empêcha point de se présenter en Bourse, comme d'habitude, luisant, bichonné, bénisseur, tendant à tous ses mains chattemiteuses et feignant de ne pas s'apercevoir des rebuffades et des affronts. Avisant un de ses contractants sur lequel il avait tiré à boulets rouges, il l'aborda, la bouche en coeur et se mit à l'entretenir d'une voix doucereuse et avec des gestes enveloppeurs, d'une opération superlificoquentieuse (il aimait ce mot) qui devait les enrichir tous les deux.
Il tombait mal cette fois.
— Je ne demande pas mieux que de traiter de nouveau avec vous, lui répondit le marchand, mais, auparavant, si vous voulez bien, nous liquiderons cette petite affaire de la Rente française. Vous savez ce que je veux dire… Voilà, trois mois que vous ajournez le règlement de cette bagatelle…
Dupoissy ne cessa pas de sourire et se récria:
— Comment donc! Mais volontiers, cher ami. Et même à la minute… Justement j'allais vous prier de passer ce soir chez moi… Si je vous parlais de cette nouvelle affaire, c'est parce qu'elle se rattache étroitement à celle que nous savons terminée; si étroitement, que nous pourrons les combiner je dirai, même les fusionner…
— Pardon! interrompit l'autre, il ne s'agit pas de tout cela. En voilà assez de vos combinaisons continues. Avant de m'embarquer avec vous dans d'autres entreprises, je désire connaître enfin la couleur de votre argent…
— Monsieur Vlarding! fit Dupoissy, jouer l'homme irréprochable outragé dans ses sentiments. Monsieur Vlarding, mon bon ami!
— Ta ta ta! Il n'y a pas de Vlarding et de bon ami qui tiennent! Vous allez me payer recta deux mille francs en échange du reçu que voici…