—O poète aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathétique, savoure l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton village à bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la contrée grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu goûteras bientôt le charme de cette mauvaise rencontre. Il résultera je ne sais quel magnétisme et quelle électricité de cette collision des natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente. Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrêmes sont faits pour se toucher. Un présage m'avertit que tu en feras bientôt une expérience décisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpèges et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la mélancolie extatique, la solennité du premier plan.... Respecte cette invention saugrenue et applique-toi à en dégager le symbole.... Ce caprice forain te résume toute notre vie où les chimères souvent funambulesques s'efforcent d'étouffer et d'anéantir les impérieuses et pesantes réalités....
«Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime et je suis poète. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleuré et chanté, pleuré du sang et chanté des sanglots, ainsi que pleure, saigne, chante et ricane cette nuit vénitienne dans la léthargie de ton dolent pays.... Puis, à force de m'être leurré de fantasmagories, d'avoir trop magnifié et exalté les pauvres êtres prosaïques, souvent indignes, que mon cœur élisait pour ses fétiches adorés, je n'ai plus aimé que le rêve; c'est-à-dire qu'à présent mon imagination crée de toute pièce ce que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je parle tant au propre qu'au figuré. Le savant exécute la fantaisie du poète. Oui, je crée ce que j'aime et il ne dépendra que de toi de m'imiter....
La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des toisons blanches au sein du brouillard.
Et sa pâleur évoquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il resplendissait comme si Dieu se levait en lui:
—Écoute-moi bien. L'heure se prête à mes confidences et ce crispant décor de la plaine atrabilaire lutinée par des pitres exotiques correspond même assez providentiellement à l'expérience que nous entreprendrons tout à l'heure.
«J'ai surpris le secret de ta mélancolie. Tu souffres de l'insupportable antinomie entre le vœu de ton être et celui de la masse qui nous régente; mais tu souffres plus encore peut-être d'un immense besoin d'éternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te dire ton rôle éphémère.
Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le départ, alors que tu es, avec moi, le seul être qui la sente, qui l'admire et qui l'aime d'une éperdue affection panthéiste, comme elle devrait être sentie, admirée et adorée de tous. Tu te désoles à cause de notre vie passagère, pauvre poète.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilège et d'impiété. O vivre, largement vivre, ô vivre toute la vie! Vivre en communion totale avec la nature!
«Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils lisaient comme moi dans ton cœur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout grand savant qu'ils m'ont proclamé ils m'enfermeraient s'ils se doutaient seulement de ma capitale «découverte»; de celle que je vais te révéler....
«Ton hyperesthésie te rapproche de l'état que la crédulité attribuait aux dieux. Oui, ton état est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle qui nous permet de nous unir à tout ce qui compose nos délices.
«Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les moralistes et les symétriques austères. En les prenant au mot, qu'y aurait-il là de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas l'au-delà qui commence? Pour employer une expression de mon métier de savant, la folie n'est-elle pas l'éclipse, l'évasion de l'âme tellement impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas même pris le temps d'éteindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit à la pensée!