Il passa, stoïque, sans plus lui répondre que les autres fois. Et pourtant il voyait rouge. Des fumées homicides lui brouillaient l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque toute la population mâle du village y eut passé!

Il cachait sa passion comme un mal innommable; il espérait mourir avant de se déclarer.

A la vérité aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient les bavards de la paroisse et si les commères et les envieux se déclaraient suffisamment renseignés par les allures équivoques du jeune Overmaat, les bonnes âmes doutaient encore d'une folie claironnée seulement par Hiep-Hioup et les mécréants de son espèce.

Mise au courant par une voisine charitable, la mère Overmaat, la toute première, quoique tourmentée du changement survenu chez son garçon, se refusait à attribuer ses lubies à une passion déshonorante. Elle se fût même fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle craignait que ces histoires forgées par des compétiteurs du garde ne vinssent aux oreilles de «leur seigneur».

Un dimanche de kermesse, Jakkè rencontra Hiep-Hioup à la danse dans le principal cabaret de la paroisse.

Entourée d'un trio de blousiers, garçons de charrue ou botteleurs fortement éméchés, la noiraude se prêtait aux privautés les plus expansives. Elle sautait à tour de rôle avec l'un de ses compagnons. On demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis-à-vis à la braconnière, force fut à deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De plus en plus allumés, les trois lurons ne la ménageaient pas: ils la trituraient comme une pâte, la pinçaient à la faire glapir, l'étreignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres danseurs, se souciant peu de se frotter à ces falots, leur laissaient le champ libre, faisaient cercle, et s'ébaudissaient, narquois, égrillards, mais méprisants.

Avisant Jakkè dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires à corser encore leur pantomime et elle-même redoubla de laisser-aller; elle gigotait, se pâmait, se renversait entre les bras des maroufles, roulait des yeux hébétés; puis, après une prostration, se dégageait brusquement, galvanisée, se tortillant comme une pouliche en folie.

Echauffé par plusieurs gouttes de genièvre qu'il avait sifflées coup sur coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakkè profita d'une pause, écarta les regardants, marcha délibérément sur Hiep-Hioup et d'une voix qui démentait l'assurance de sa démarche, il lui demanda la première polka.

Dans la salle on se trémoussa; on salua ce scandale par d'ironiques bravos. Jamais à la kermesse, en présence des honnêtes filles du village, un gars qui se respectait n'aurait engagé cette perdue. Et voilà que Jakkè Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoité par plus d'une de ces héritières, s'oubliait, se ravalait à ce point! Pas une protestation ne s'éleva. Mais quel anathème dans ces trépignements et ces vivats féroces de la galerie!

Jakkè n'entendait point le tollé. Déjà, il faisait tourner Hiep-Hioup. Lui, pantelant, ravi, se croyant élu pour de bon; elle, triomphante, mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des honnêtes gens, l'affront infligé aux filles à marier, enchantée surtout de la chute de ces orgueilleux Overmaat.