Sorti de son évanouissement et parvenu à se désembourber, il entendit les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait rougeoyer les lucarnes à travers les arbres. Un instant il songea à les poursuivre, à les rejoindre dans leur repaire, mais démoli, maltraité comme il l'était, comment recommencer cette lutte inégale? Ils l'auraient achevé.
Il se résigna donc à rentrer. Au Boschhof aussi il y avait encore de la lumière. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mère veillait, assise dans un fauteuil, auprès de l'âtre éteint, frileuse malgré cette étouffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant elle ne s'attendait pas à cette apparition atroce. Jakkè, sans casquette, le sarrau déchiré, le pantalon presque arraché du corps, meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du déshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en présence du pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur.
C'en était fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui avait coûté; mais à présent qu'on savait toute son abjection, il se trouva presque heureux de ne plus rien avoir à cacher.
Sa mère ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne parviendraient pas à le sauver.
Il retourna lâchement auprès de celle qui avait failli le faire massacrer mais n'en obtint rien de plus que la première fois. Il revint à la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser fléchir, elle redoubla de cruauté.
Pour la mère Overmaat, la déchéance de Jakkè était tellement inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection lui eût été inspirée sans le secours d'un maléfice.
Inquiète non seulement pour la position de son enfant mais encore pour sa santé, elle se résigna à faire une démarche pénible. A l'insu de son fils elle se rendit, elle, fermière honnête et considérée, chez ces étrangères de malheur, chez ces voleuses et ces sorcières, et les supplia, la mère et la fille, de retirer le sort jeté sur son pauvre garçon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de connivence, feignirent une violente colère d'être prises pour des associées du diable, et congédièrent la veuve Overmaat en lui conseillant d'envoyer son fils à Gheel. En sortant de cette masure, le cœur saignant, persuadée de plus en plus des pratiques infernales de ces femelles, elle rêva un instant de les enfumer et de les brûler dans leur taudis.
A quelques mois de là, le malheur redouté par la mère arriva. Après plusieurs avertissements et sur les dénonciations répétées des gens du pays, le comte de Thyme se décida à donner congé aux Overmaat et à retirer à Jakkè la surveillance de ses domaines. Il leur accordait jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis.
Mais cette éviction n'était plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat n'avaient pas à craindre de se trouver sur la paille le jour où «leur seigneur» leur retirait sa confiance. L'état de son fils alarmait autrement la digne femme! Il dépérissait de jour en jour, perdait l'appétit, dégoûté de toute occupation, toujours plongé dans ses rêveries malsaines. Alors la mère qui n'avait que cet enfant, eut recours à un sacrifice suprême: «Eh bien, dit-elle au malade, un moyen nous reste de te guérir et de désarmer celle qui te tue lentement.... Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme où tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'années, mieux vaut nous fixer dans un autre pays....
«Tu guériras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas même forcé d'entamer ton héritage. S'il te faut cette femme, à toute force, épouse-la. Elle s'amendera peut-être; puis on ne les connaît pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakkè, et il faut que tu vives...»