Et comme les autres écarquillent les yeux.
—Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et des lainages d'Angleterre.
Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de sa personne.
—On dit Pintloon fils du diable?
Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il opérait à la côte.»
Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus audacieux.
II
Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.
C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot ne semblent pas alarmer la fillette potelée.
Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met, sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander flamberait comme celle de Mucius Scævola, avant qu'elle songeât seulement à lui tendre les pincettes.