Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups.
En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de père, devant les puériles arabesques de buis et d'œillets nains, devant ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur la tête un vase de clématites,—dis, ma bien-aimée d'alors, ma plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux yeux confiants, aux joues framboisées!...
Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant!
Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.
Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale.
Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier:
—Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...
Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma Chair non pareille!
Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées. Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent.... C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait, comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous confondîmes longtemps nos souffles, éperdus....
Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum de touffeur, d'orage et de sol détrempé....