Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer; mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.

C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe. D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une bête.

Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce, baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait par se féliciter de cette acquisition.

Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour la rabrouer.

Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela auprès de lui, sous les draps.

Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.

Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables tueries.

Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son souffre-plaisir.


Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve Verjans, et n'avait plus le cœur à de nouvelles poursuites.