C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point démérité, tu n'avais point vieilli.
Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades, comme nous nous étions rapprochés....
Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver toujours rose, rieuse et vaillante.
La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée.... J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la poésie surannée—car pour celle de ton cœur, de ton bon cœur, je n'en ai jamais douté....
Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur baes, le mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se trompe d'adresse....
Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde réjouie. Tu te laissas embrasser, tu te laissas embrasser... si passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y eût eu reproche ou autre explication, toute velléité de renouveau amoureux avec toi me passa....
Cela fut si simple, si digne, si dépourvu de mise en scène et de posture que dans le moment je fus conquis à la situation nouvelle sans un regret, sans un dépit, même pris de vénération pour l'extraordinaire fille. Je fus même de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en hâbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et le soir, quand ton frère rentra, accompagné du charron membru, je perdis royalement, au billard, deux tournées de bière blanche, et tu pus croire,—oh! le complément suave de ma chair!—que je te perdais avec autant de résignation et de sérénité que le reste de l'enjeu....
Vois, la contagion de ton insouciance et de ton tempérament peu romanesque; l'après-midi, je ne songeai pas même à faire un tour au jardin, ou à aller seul m'asseoir, élégiaquement, sous la tonnelle.... J'entrevoyais, au delà de la cour, les rouges pivoines enrichies de diamants par la dernière averse et je respirais des bouffées de terre humide et de fleurs potagères....
—Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...
—Tout à l'heure, baes, tout à l'heure!...