La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur deviendrait leur complice....

Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée, j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.

Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la vie....

Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide universel.

Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme. Horloge et moulin ne font qu'un.

Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des peautrailles.

C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....

Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la malchance.


[LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR]