C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative, fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le donataire attendri en secouait le culot.

Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie, commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté, il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la Veine!»

Et il fredonna, en commençant à bâiller:

Et la neige est si noire
Que les corbeaux sont blancs...

—Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....

—Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est toi qui nous jugeras, toi, la Veine!

Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et d'un réfractaire par principe et par conviction.

Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, de vivre plus encore par le cœur que par la science et l'esprit. Et, coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal, auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.

Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de chaque être.

La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.