Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de vertige et de chair, l'un d'eux mémorable—à preuve ce récit—nous requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de mouvements, une élégance inattendue.

Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les «ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche même les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se mettent pour lui?

Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du modelage.

Très suggestive par exemple sa pantomime—mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux enchaînement—quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.

Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés?

Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel—comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!