Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.
Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.
Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!
L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles; l'œil gauche sortait à moitié de l'orbite.
Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.
Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.
Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.
Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce séducteur.
En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!
Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d'éphèbe.