A Alfred Vallette.

La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à Motta-Visconti.

Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à Motta-Visconti!...

Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras gourds et gras,—des joues que hâle la poussière et que carmine le sang neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le bourdonnement des grosses mouches bleues....

L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.

Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.

Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de charité....

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manœuvres ou coupeurs de bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue, au bagne, à l'échafaud?...»

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner contre les bourreaux!