Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les abattoirs.
Arrière! Vade rétro! Encore une fois frémissante et convulsée, la poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable, elle contemple le sommeil du petit Santo. Caro e dolce poverino!
O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des précurseurs, il y a souvent la décollation....
Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages sous les cîmes neigeuses et constellées des Jungfrau, ces deux-là ne font qu'un!...
«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser de ton âme à la Fraternité lointaine!...
«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé, des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»
Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée. Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le supplicié! C'est lui-même....
Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri d'effroi....
En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau dans sa main.