IV
Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes. Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq récalcitrant.
Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que plus de prestige.
A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez énorme pour en agonir le piteux damoiseau.
L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes; une rancœur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et leurs appas publics.
Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se relâchèrent.
Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de lubricité, inspiraient à cet adonis.
Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs violentes complices.
Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées, tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques?
Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage. Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars; puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers gavés de fritures et de matelotes.