Ainsi dans le Maëlstrom de l'Impossible s'engloutissaient l'un après l'autre les derniers expédients et le misérable se voyait tout à l'heure réduit à mourir de faim. Or, depuis les Gilbert, les Malfilâtre, les Moreau et toute la séquelle des poètes à ventre creux, depuis que M. de Vigny larmoya, cinq actes durant, sur le malheureux sort des Chattertons faméliques, je ne crois pas que nulle hypostase de la camarde protéiforme se révèle d'un goût plus rance et plus incongru, sente de plus loin son pédant et son gendelettre que ce prétentieux décès par défaut de mangeaille. Pour échapper à une telle ignominie, Eusèbe songeait à solliciter une place de mouchard ou d'employé des pompes funèbres, lorsqu'au phosphore surchauffé de son cerveau une idée tout à coup s'alluma fulgurante et génialement simple:

Se faire Mendiant!!

ou plutôt établir sur des bases nouvelles, reconstruire de fond en comble l'art subtil et jusqu'aujourd'hui mal connu, d'accoucher la marsupie de ses contemporains. Bizarrerie stupande, en effet! tandis que la musique et la poésie, la littérature et les arts du dessin marchent en botte de sept lieues vers une esthétique inédite et moderniste, la mendicité, au contraire, s'obstine à traîner par les ornières lutulentes de la routine les savates éculées de la routine et du rabâchage. En France, par exemple, deux écoles, sans plus, demeurent en présence: les Romantiques, d'abord, tourbe haillonneuse de loqueteux poncivement pittoresques, maladroits pastiches de Callot et de Goya, étalant d'un air théâtral l'horreur banale de ses guenilles, la purulence parfois voulue de ses ulcères; et puis, en face de ceux-là, plus écœurants peut-être, plus insipides et plus fades à coup sûr, les miséreux officiels, les Pauvres décents et honteux, clients ordinaires des Dames de charité et des Bureaux de bienfaisance, l'Ecole du-bon-sens, le Ponsardisme de la mendicité! Eh bien! s'évadant sans retour des formules croulantes et des systèmes délabrés, Eusèbe voulait substituer enfin au repoussant déguenillage l'irrésistible attirance du dandysme et de la correction, fonder, en un mot, l'école inattendue mais seule rationnelle des Quémandeurs Elégants.

Sans plus tarder il se mit à l'œuvre: irrépréhensiblement vêtu d'un frac tout brummellique, dernier vestige de sa splendeur passée, dans un salon où il était familier, avec une simplicité parfaite il tendit son chapeau, exorant les personnes de laisser tomber quelqu'offrande. Le lendemain une mode nouvelle courait Paris: faire l'aumône à Frottemouillard. Et, dès lors, par tous les endroits fashionables on le put voir toujours impassible et flegmatique, et, comme il se fût acquitté d'une obligation mondaine, en une délicieuse bourse qu'adornaient deux inestimables petits émaux de Léonard Limosin, recueillant une pluie assez abondante pour désaltérer la plus insatiable Danaé. Que si un parvenu[4], un rastaquouère, un bas nobliau se permettait envers lui quelque libéralité, impitoyablement Eusèbe retournait à ces espèces leur ignoble galette, décernant ainsi un immarcescible brevet de respectability aux privilégiés qu'il daignait admettre à l'honneur de le secourir. Bientôt parce qu'il était dévoué à l'idée césariste il en vint à n'accepter plus que des pièces d'or à l'effigie de l'Un ou de l'Autre des deux Bonaparte.

[4] L'auteur préfère le vieux mot bien français de «parvenu» à l'expression de «nouveau-riche» plus moderne mais quelque peu vulgaire, ne trouvez-vous pas?

Note de l'auteur.

A la fin de l'an, Eusèbe Frottemouillard qui vivait maintenant sur un pied de cent mille livres, déposait chez un banquier son patrimoine reconstitué et chez des amis une carte ainsi libellée: Eusèbe Frottemouillard, mendiant.

(Voir ci-contre.)

Fac similé
de
la carte d'Eusèbe Frottemouillard

LA CEINTURE ENCHANTÉE