En dépit des clichés, je tiens Paris la moins oublieuse ville de l'un et l'autre hémisphère et qui plus irrévocablement garde la remembrance de quiconque emporta le prix de la charmer, scandaliser, intéresser, divertir en passant. A ce titre je n'appréhende nul indigène des rives séquaniennes avoir de sa souvenance expulsé la duchesse de Xacarilla, cette supercoquentieuse madrilène que sa vénusté, sa galanterie, sa rosserie et, sur toute chose, sa chevelure naturellement verte[5] juchèrent en un si mirifique et altier prédicament emmi ce que comptent de plus up to date le monde, le demi-monde et le monde et demi. C'est la plus fameuse de ses aventures et, comme il arrive, la plus mal connue tout ensemble (id est son intrigue avec le baron de Flambergeac) qu'il me devrait céans relater et revêtir d'une authenticité dont à l'envi la dénudèrent les amplifications de tels chroniqueurs par trop fantaisistes.

[5] Naturellement verte c'est, dit-on, d'après la tignasse de la duchesse de Xacarilla que les perruquiers parisiens imaginèrent ces perruques de diverses couleurs qui avant la guerre émurent l'indignation des chroniqueurs vertueux. Du reste pour être inusitées les chevelures de sinople ne sont pas absolument introuvables. Ronsard déclare que les cheveux de Cassandre étaient couleur de cèdre, c'est-à-dire vert glauque. Banville parle des cheveux verts d'un académicien et Maxime du Camp chap. XVIII de ses Souvenirs littéraires déclare qu'on trouverait des cheveux verts sous bien des chapeaux à Paris.

(Note de l'auteur).

I

Mais ô simplicité qui n'a point de seconde

Quand je nomme ses yeux les plus beaux yeux du monde

Je loue innocemment les auteurs de ma mort.

Tristan l'Hermite.

Il est tout à fait vrai que Rosidor, baron de Flambergeac, seigneur de la Gardelle en Limosin, venait à peine d'admettre à l'heur de réargenter le champ d'un noble écu les écus roturiers de Mlle Eléonore Gradevost, lorsqu'il fit rencontre de doña Euphrasia d'Ataquiñex y Escambrebras, duchesse de Xacarilla et tout d'abord sentit pour cette mirobolante exotique une passion qu'on se plut à rebuter par toutes ses rigueurs imaginables. Mais lui, ayant appris de Gubetta qu'aux propos d'une coquette «Non!» est, pour l'ordinaire, le frère aîné de «Oui», il ne laissa de poursuivre sa pointe, et, un jour, en effet, qu'admis dans le tête à tête de son inhumaine, il peignait sa flamme avec des couleurs plus vives qu'à l'ordinaire:

—«Mon Dieu! baron», lui fut-il réparti, «je ne me pique d'une âme, hélas! si léoparde et volontiers peut-être vous recevrais-je à merci, mais à des conditions si léonines qu'il serait tout à fait impossible que vous les acceptâssiez et dès lors tout à fait superflu que je vous les proposâsse!»

—«J'y souscris d'avance, Madame, et jamais plus strict observateur de la foi jurée…»

—«Sachez donc que vous voyez en moi la personne de l'univers la plus exclusive et pour qui les soins de l'amant le mieux fait ne sauraient avoir que des régals peu chers s'il les faut partager même avec une épouse: vous êtes marié, homme d'esprit cependant et, comme barytone ou ténorise le protagoniste de certaine opérette «j'en ai dit assez je pense» pour vous faire entendre la nature et l'étendue (faut-il ajouter l'imprudence et la témérité?) de vos engagements?»

—«N'est-ce que cela, justes cieux! et seule dans Lutèce, ignorez-vous, señora, des liens uniquement financiers et d'état civil m'enchaîner (dont j'enrage!) à l'hoire des Gradevost? Nos rapports intimes ne dépassèrent oncques les banalités de la politesse cubilaire et je fuis l'outrecuidance de croire que muer en mariage blanc un hymen si grisâtre puisse être à Mme de Flambergeac beaucoup plus qu'à moi-même une bien déplaisante métamorphose.»