1o Par le nombre de ses pieds dont il possédait 8: 2 pour pédambuler et 6 de haut;
2o Par le nombre encore de ses saints patrons, lequel nombre égalait celui des lettres alphabétiques, soit 25 ou même 26 en comptant l'exotique W. Il se prénommait:
LISTE COMPLÈTE ET AUTHENTIQUE DES PRÉNOMS AFFÉRENTS AU REMARQUABLE DOMESTIQUE NÈGRE
du Président Kammer:
Anselme Népomucène Babolain Oscar Casimir Pancras Dosithée Quentin Eugène Rigobert Fructueux Sosthène Gasilidius Théodore Horace Urbain Isidore Xavier Joseph Yvon Kleber Zéphirin Laurent Matatias
| Anselme | Népomucène |
| Babolain | Oscar |
| Casimir | Pancras |
| Dosithée | Quentin |
| Eugène | Rigobert |
| Fructueux | Sosthène |
| Gasilidius | Théodore |
| Horace | Urbain |
| Isidore | Xavier |
| Joseph | Yvon |
| Kleber | Zéphirin |
| Laurent | |
| Matatias |
et enfin Wladimir pour l'exotique W.
3o Par la coloration de sa peau: noire bien entendu comme il convient à tout nègre digne de ce nom, mais de quel noir! Point du tout ne voyait-on Anselme-Babolain (etc.), déshonoré de ces reflets rougeâtres, verdâtres, olivâtres qui communiquent à trop de ses congénères je ne sais quel aspect de réglisse trop sucée, de chapeau trop brossé, de redingote trop portée; non! le remarquable domestique nègre du président Kammer arborait un épiderme noir d'un NOIR intransigeant et absolu, éperdument NOIR, pour tout dire et dire tout remarquablement NOIR. Oh! je n'hésite pas à le proclamer, le jour où le Démiurge distilla le pigmentum de ce remarquable domestique nègre, ce jour-là, le Démiurge put se flatter d'avoir dégotté les Antoine, les Mathieu-Plessis, les Gardot et autres Petites-vertus (soit constaté sans vouloir rabaisser l'industrie encrière française, laquelle a droit au respect de tout véritable patriote);
4o Par sa livrée… en effet Anselme-Babolain (etc.), ne portait aucune livrée et même ne revêtait aucun costume d'où il serait d'ailleurs téméraire de déduire qu'il se montrât nu aux regards scandalisés d'une galerie pudibonde: Anselme-Babolain (etc.) ne s'exhibait ni nu ni vêtu, mais simplement tatoué et ce tatouage, on le présume, c'était un remarquable tatouage. En blanc sur le champ noir de la peau, dessinées d'une main experte et macabre (oh! combien!) de la nuque au talon, de la clavicule au métatarse, des têtes de mort s'enlevaient sous-descendues de fémurs et de tibias en sautoir, alternées par endroit de larmes en forme de sangsues ou de points d'exclamation, cependant qu'une croix latine sanctifiait le sternum et qu'au-dessus du nombril les gens qui savaient lire pouvaient déchiffrer ces mots épitaphiques:
Cy-git Arthur, enfant chéri!
Et maintenant je te le demande, artophage de l'un ou l'autre sexe, qui désœuvré, parcours ces lignes immortelles (en rotant d'admiration si tu as de l'esprit, en haussant les épaules si tu es un imbécile), je te le demande, lorsque dans l'écrin des épithètes pour qualifier ce domestique nègre, j'ai choisi l'adjectif remarquable, n'ai-je point usé d'une humble litote plutôt que d'une ambitieuse hyperbole?…
