C'est un fait généralement connu que le deuxième jour de novembre reçoit le nom de Jour-des-Morts pour ce qu'à cette date précise les familles ont accoutumé à se ramantevoir leurs membres trépassés et volontiers font la partie d'aller humecter de quelques larmes les sépulchres pseudo-grecs, à peu près gothiques où médiocrement égyptiaques où se décomposent les ancêtres. A cette date aussi, l'inclyte Anselme-Babolain soulait apparaître impédimenté de toute une bimbeloterie aussi funèbre que d'un goût nidoreux: couronnes de filigranes, de jayet ou de gemmes en toc, feuillages de zinc, fleurs de celluloïd aux polychromies inattendues, exergues lamentant la tristesse des séparations, rassérénées de la croyance en la vie future et de l'indéfectible espoir de se retrouver un jour. Le tout attaché par un ingénieux système de ficelles le long du porteur qui manquait tomber à chaque pas, bringueballant avec le cliquetis d'un squelette balancé par le vent d'équinoxe, au bras d'une potence sur une plage déserte, par une nuit sans lune… Comparer la curiosité à une échelle, voilà sans doute une figure que bien des gens estimeront trop hardie, sinon totalement saugrenue et cependant il me faut l'écrire: j'avais scandé l'échelle de la curiosité jusqu'à son ultime échelon! Obséquieux, la bouche en cœur, le sombrero à la dextre, j'osai m'approcher et formuler une requête à voix basse que le remarquable domestique nègre voulut bien accueillir d'un condescendant signe de tête éclairé d'un souris protecteur et hautainement gracieux. Quelques instants après nous nous juchions de conserve sur les tabourets toureiffelesques d'un bar célèbre par ses American Drinks. Nous absorbâmes douze gin-coktails et le remarquable domestique nègre trépudia la bamboula et le cake-walk, non sans brailler à pleine voix le Yankee-Doddle et le Rule-Britannia; nous ingurgitâmes douze brandy-and-soda et le remarquable domestique nègre exalta tour à tour Victor Shœlcher, Toussaint Louverture et Mrs. Beecher-Stowe, après quoi il récita quelques pages choisies de la Case de l'Oncle Tom, chef-d'œuvre vieillot, mais immarcessible de ce «blue-stocking» vénéré; nous nous introduisîmes dans l'économie douze irish-wisky et le remarquable domestique nègre enfin théraména le récit que je vais compendieusement translater pour vous en un français approximatif.


Avant que d'être veuf le Président Kammer (comme beaucoup de veufs) avait été marié, il avait même été père… je me trompe, il n'avait pas été père… il avait failli être père… il avait été père sans l'être… Peut-être quelques éclaircissements ne sembleront-ils pas tout à fait superflus; voici, enceinte de trois mois (environ) Mme Kammer, au détour d'une rue soudain rencontrait M. Frédéric M…[9], l'horrifique et perpétuel secrétaire de l'Académie française. La présence inopinée du farouche immortel produisit l'effet qu'on en pouvait redouter: de sa gorge l'aspirante mère laissait échapper un cri de terreur et de son utérus le précieux fardeau que lui confia par une nuit conjugale l'espoir de son époux. Le lendemain, l'infortuné Président mettait sa femme dans la bière et son enfant dans l'alcool. En un bocal de la Mère Moreau le fruit d'un chaste et malheureux amour remplaçait les fruits confits savourés en des jours moins luctueux. Tout à sa douleur, le déplorable pseudo-père négligeait même d'enlever l'étiquette:

CHINOIS A L'EAU-DE-VIE
Qualité supérieure

[9] L'éminent historien dont il s'agit est décédé pendant l'impression de ce volume.

(Note de l'auteur).

Epitaphe mensongère qui attribuait au pauvre enfant avec une nationalité qui n'était pas la sienne des qualités qu'une mort plus que prématurée ne lui avait guère permis de manifester à ses contemporains! La désolation du veuf apède atteignit même à ce degré de dysthimie de ne tolérer autour de soi que des objets en deuil: acajous aimés de la bourgeoisie, palixandres chers aux classes moyennes, irréels vieux chênes, apocryphes noyers cirés sculptés au faubourg Saint-Antoine, et vous, damas de laine rouges, utrecht jaunes, cretonnes à fleurs, prédilections du tiers-état, sur la nuque suante des Arvernes, sur le dos courbé des Allobroges, voire à l'intérieur des tapissières capitonnées, vous émigrâtes à l'Hôtel Drouot et dans la chambre présidentielle, dans les salons présidentiels, dans le cabinet présidentiel, seuls maintenant despotiques et latébreux, tels des potentats Africains régnèrent le velours noir et le poirier noirci, succédané de l'ébène pour les castes parcimonieuses. Impitoyablement congédiés, les valets de race blanche cédèrent la place à l'unique Anselme-Babolain (etc.) que la nature prévoyante avait teint d'une couleur congruente aux idées de son maître. Zélé, respectueux, habile à vernir les chaussures, périt à ne briser les porcelaines cet atramenteux maître Jacques eût réalisé sans doute le paradygme des serviteurs:

Seulement pour l'alcool un peu trop de faiblesse

De ces vertus en lui ravalait la noblesse.

Mais ici le drame se précipite et (pour vous en rendre plus saisissantes les étranges, bien que très simples péripéties) je demande licence de narrer au présent de l'indicatif selon le mode des poètes épiques et de cet exquis Paul de Kock, notre véritable (quoi qu'on die) romancier national. Oyez: rangeant une armoire le remarquable domestique nègre découvre le bocal encore illustré de la fameuse étiquette: Chinois à l'eau-de-vie…, etc.; cédant à sa dipsomanie le dit remarquable nègre boit l'esprit-de-vin et croque le Chinois, le prétendu Chinois, le soi-disant Chinois qui… Arrête, ah! par pitié pour toi-même, arrête, remarquable, mais trop goulu domestique nègre, arrête Anselme, arrête Babolain! Ce n'est pas un Chinois, c'est le marmot que tu vas croquer! Et quel marmot! Le plus stulte de mes lecteurs, la plus bécasse, la plus sthruthoïde de mes lectrices l'a déjà deviné: le prétendu Chinois, c'est Arthur, Arthur lui-même! Arthur, le fœtus bien-aimé, Arthur momifié, ridé, ratatiné par dix ans de séjour dans le liquide conservateur! Quid multa? les plus impérieux émétiques, les plus irrésistibles ipécacuanhas, et les laxatifs et les drastiques et les cathartiques demeurent inaptes à provoquer une évacuation, soit par l'orifice d'en haut, soit par l'orifice d'en bas. Non moins rapiat que l'Achéron l'intestin refuse de lâcher sa proie.