Et maintenant, Messieurs, me sera-t-il loisible d'adresser à votre cœur un vibrant et dernier appel? mieux que moi vous le savez, ni des bureaux de tabac, ni des recettes buralistes, ni des sous-préfectures, le nombre n'égale celui des astres au firmament, des tavelures sur la peau du caméléopard ou des solécismes dans la prose d'Henri Bordeaux. Aussi que de dévouements sans récompense! Que de fois, la mort dans l'âme, ne vous a-t-il pas fallu d'un banal ruban vert ou violet, d'une promesse illusoire ou d'un simple «grand merci», paraguanter l'électeur influent, le disert gazetier dont l'active propagande, le scrutateur ingénieux dont la civique prestidigitation, le grattoir officieux, la sandaraque intelligente avaient en prévenant les caprices du suffrage universel ou en corrigeant le hasard du scrutin, assuré à la bonne cause que vous représentiez le succès d'une élection problématique? Ami d'hier, mécontent d'aujourd'hui, ennemi de demain! Ah! remerciez-moi, Messieurs, je vous apporte le moyen de n'être plus ingrats: sur le modèle des bureaux de tabac qui vous empêche de créer des «Bureaux de corde de pendu?» et ceux d'entre vos partisans que votre crédit en fera titulaires, ceux-là n'auront pas reçu la moins précieuse marque de votre gratitude.
Je n'ajouterai qu'un mot: en l'adolescence du siècle XIXe, le grand peintre Prud'hon nous montrait en une saisissante allégorie «La Justice et le Remords poursuivant le Crime». Quel pendant, s'il vivait, le peintre de Joséphine ne pourrait-il donner à ce chef-d'œuvre, sous ce titre un peu long, mais significatif: «L'Ignorance et la Crédulité payant à l'ordre social les frais et loyaux coûts de la Vindicte Publique?»
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Messieurs les Sénateurs, la plus entière vérécondie, Messieurs les Députés, de vos Majestés républicaines, le très humble, très obéissant, très dévoué serviteur, électeur et sujet.
Georges Fourest.
LA DERNIÈRE CONFESSION
Si iniquitates observaris, domine domine, quis sustinebit.
(Psaume 129).
Demeuré seul avec l'aumônier de la prison, l'homme qu'on allait trancher, quant à la tête, récita le Confiteor, puis humblement: «Mon père, implora-t-il, bénissez-moi parce que j'ai péché! Je m'accuse d'avoir menti: je ne suis pas l'assassin de la veuve Branchu!»……… et comme le prêtre ne pouvait réprimer un mouvement de stupeur et de doute: «Mon père, reprit le condamné, je dois, ce matin, subir la délicate opération de la céphalotomie. D'ici vous pouvez ouïr le murmure d'un public impatient du spectacle, car la clinique de M. Deibler ne paraît guère moins suivie qu'en des jours périmés celle de feu le docteur Doyen. Or, si l'exactitude est la politesse des rois, je la tiens celle aussi des condamnés à mort. Je vous serais donc obligé, s'il vous plaisait m'entendre sans nulle interruption. Je le répète: je ne suis pas l'assassin de la veuve Branchu: ce crime dont je revendiquai l'imputabilité et la responsabilité quand nul ne songeait à m'en supposer l'auteur, ce crime, encore une fois, je ne l'ai pas commis. Quels mobiles me propulsèrent à une détermination si peu solite, c'est ce dont j'aurai l'honneur de vous instruire si vous condescendez à me prêter pour quelques minutes une oreille attentive.»
—«Mon fils, accéda l'ecclésiastique, je vous en prêterai deux… non sans intérêt.»
La politesse l'ayant incité à sourire de ce loqueteux calembour:
—«J'avais, poursuivit le futur guillotiné, j'avais résolu de mourir. Certes, le cruel accipître qu'on nomme le malheur n'avait, dans ma chair, plus cruellement qu'en celle des autres hommes, enfoncé ses griffes et son rostre et cependant j'avais résolu de mourir! Oh! je vous en conjure dans le pénitent qui s'agenouille à vos pieds, ne voyez, ô mon père, ni un Werther ni un Obermann, moins encore un de ces pessimistes, pédantesques disciples de Schopenhauer ou de Leopardi, de Bansen ou de Hartmann dont la désespérance philosophâtre aveulit aux jours du symbolisme la littérature tout entière. Non! si comme Faust avant d'entrer chez Marguerite, je m'arrêtais pâle d'effroi au seuil de la vie, c'est qu'elle m'apparaissait, cette vie, le vestibule même de l'Enfer ou plutôt l'anguste, squalide et latébreux corridor par où les humains progressent vers leur damnation. Ce n'est pas mon dessein d'examiner ici l'angoissante question du grand ou du petit nombre des élus, moins encore de donner à ce redoutable problème la solution terrible qu'une dialectique, trop rigoureuse peut-être, dictait jadis à un Tertullien, puis à un Massillon. Mais enfin qui donc parmi les hoirs du couple édénicole se peut flatter d'éviter toujours le contact infectieux du péché mortel? Et si la main osseuse de la Camarde s'abbat sur notre épaule, premier que nous n'ayons appliqué sur le chancre purulent de notre conscience, le pansement anti-septique de la pénitence, pouvons douter que pour jamais notre âme devienne la répugnante proie de l'archange catachtonien? «A chaque heure où je vis, gémit sainte Thérèse, je peux perdre Dieu!» et quand l'horloge sonnait, elle se réjouissait pour ce qu'un instant de péril était écoulé. Dès lors quel Chrétien refuserait de s'adroger cette opinion constante de l'Eglise qui tient préférés du Très-Haut les catéchumènes libérés de l'existence au sortir du baptême?