—Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons pas le chemin?
—Alors?...
—Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et sitôt que l'honnête et crédule vieillard,—de la confiance duquel nous abusons outrageusement,—sera plongé dans les douceurs du sommeil, je vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour revenir sur nos pas...
Et, in petto, le jeune ingénieur ajouta:
—Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.
M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.
—En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.
—Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.
Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des autres voyageurs.
—Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les quarts; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le quart immédiatement.