—Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'à présent, donné naissance à des êtres assez hardis pour faire ce que nous avons fait.
—D'abord, dit Séléna, Jupiter n'est pas habité.
—Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit Fricoulet.
—Il croit à l'habitabilité de Jupiter? s'écria la jeune fille.
—Non seulement, il y croyait, mais il avait supputé quelles différences profondes devaient exister entre leur vie et la nôtre, par suite de la succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens devaient posséder une singulière élasticité d'esprit et de corps. «Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne duraient que cinq heures et si nous devions nous éveiller aussi rapidement. Les gourmets, surtout, doivent être fort embarrassés si, dans l'espace de cinq heures, ils sont obligés de prendre trois à quatre repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas à se plaindre de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui demandent, pour les préparatifs de leur toilette, presque le double d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des observatoires de ce monde doivent être enchantés—si même l'atmosphère jovienne leur permet de travailler;—ils ne doivent jamais être fatigués!»
—Est-ce que vous croyez à cela? demanda naïvement Mlle Ossipoff.
—Non, mademoiselle, s'empressa de répondre en riant le jeune ingénieur; et Litrow lui-même, s'il vivait de nos jours, ne l'écrirait plus; car depuis lui, la science astronomique a fait des progrès et l'on sait aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques années.
—Ce qui n'empêche pas M. Victorien Sardou d'avoir décrit les habitants de Jupiter! riposta Gontran.
—L'auteur de Patrie a non seulement dépeint l'humanité jovienne, dit Fricoulet avec un sérieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que ne sachant pas dessiner, il a gravé, à l'eau-forte, une vue de la planète avec ses habitants et ses animaux.