Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie:
—Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au front!...
Le globe des Saturniens est très vieux, puisque sa création se perd dans la nuit des temps.
Et s'animant soudain:
—Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon...
Fricoulet haussa philosophiquement les épaules.
—Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,... c'est à M. Ossipoff.
—Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses, ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire si ardemment?
—Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde; ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors, c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.