Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé:
—Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez.
Et il ajouta d'une voix sourde:
—Fatale passion!
Gontran haussa prodigieusement les sourcils.
—Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection que je porte à votre fille?
—À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi, voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un collaborateur...
D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:
—Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est grâce à moi, mon cher monsieur—sans moi, sans mon imagination si prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète mercurienne.—Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...