De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre visite à tous ces mondes et de constater de visu toutes les bêtises que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi, je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai, à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés.

—À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé.

—Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons—raisons qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer dans leurs foyers;—et en ce qui me concerne, je vous le déclare très net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à la folie, et l'autre au désespoir!

Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie:

—À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé!

Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience:

—Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage?

Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.