—En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!

Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:

—Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte, pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres, les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes...

Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait:

—Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol, jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage prodigieux, de planète en planète.

—Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,... mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le demande, est-ce drôle?

Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces paroles.

—Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,—bien que, comme vous le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés astronomiques,—je ne me plaindrais pas...